06 mars 2006

Carême





 « La Descente aux Enfers »   






 

1 Pierre 3:18-22

18  Le Christ lui-même a souffert pour les péchés, une fois pour toutes, lui juste pour les injustes, afin de vous présenter à Dieu, lui mis à mort en sa chair, mais rendu à la vie par l’Esprit.
19  Ce que par cet Esprit, il est aussi allé proclamer aux esprits en prison,
20  aux rebelles d’autrefois, quand se prolongeait la patience de Dieu aux jours où Noé construisait l’arche, dans laquelle peu de gens, huit personnes, furent sauvés par l’eau.
21  C’était l’image du baptême qui vous sauve maintenant: il n’est pas la purification des souillures du corps, mais l’engagement envers Dieu d’une bonne conscience; il vous sauve par la résurrection de Jésus Christ,
22  qui, parti pour le ciel, est à la droite de Dieu, et à qui sont soumis anges, autorités et puissances.
 
Marc 1, 12-15
12  Aussitôt l’Esprit pousse Jésus au désert.
13  Durant quarante jours, au désert, il fut tenté par Satan. Il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient.
14  Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l’Évangile de Dieu et disait:
15  "Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché: convertissez-vous et croyez à l’Évangile."
 


*

 
L’Évangile de Marc est très sobre dans le récit de la tentation qui ouvre le ministère de Jésus : quelques brèves notes qui font écho : le désert, les bêtes sauvages, les quarante jours…
 
Avec en regard naturel, la traversée du désert par le peuple de l’Exode, et en arrière-plan plus lointain, le tohu-bohu, le chaos initial des premiers versets de la Genèse. Où s’annonce et se préfigure que l’on est en présence de celui qui va conduire la Création à son achèvement et à sa plénitude comme nouvelle Création : les anges le servaient.
 
Mais avant cela, il va s’agir de confronter le chaos, de le mater, ce chaos où la Création est en risque permanent de retourner, comme par le Déluge ; ce chaos du désert des bêtes sauvages, ce chaos qui vise à nous envahir jusque depuis notre intériorité pour nous empêcher d’advenir comme êtres à l’image de Dieu, comme ressuscités. Il s’agit donc d’être confronté avec cette part de soi-même : tel est le sens du Carême comme passage au désert.
 
Et pour Jésus, cela se traduit par une confrontation au Principe même du refus de la Création de Dieu, le satan, pour une victoire de Jésus d’où va sortir enfin la Création nouvelle. C’est tout ce que nous donne l’Évangile de Marc.
 
Le terme de ce conflit contre ce chaos remontant aux temps initiaux, aux temps antédiluviens, nous sera donné dans le texte de la première Épître de Pierre que nous avons lu.
 
1 Pierre 3:18-22, ou — bien que l’expression ne soit pas dans le texte — la descente aux enfers, ce sur quoi on se penchera un moment.
 
La descente aux enfers, un thème fécond, qui a inspiré depuis l'art dramatique jusqu'aux concepteurs d'attractions foraines, en passant par le cinéma fantastique.
 
Ici aussi, toute une série d’échos, d’une autre nature. On connaît le mythe fondamental derrière cette fameuse descente aux enfers des artistes, qui est évidemment celui d'Orphée. Orphée descendant aux enfers chercher sa bien-aimée Eurydice. Un thème qui, du coup, n'a pas forcément grand chose à voir avec la descente aux enfers du Christ, me direz-vous peut-être.
 
Sauf à l’entendre comme C.S Lewis, l’auteur de Narnia à présent connu grâce à Walt Disney. Théologien anglican, connu aussi comme philologie de l’Université d’Oxford, C.S. Lewis, estime que le Christ accomplit dans sa chair ce que les mythes avaient dessiné en images.
 
Un des plus célèbres de ces mythes est celui de la caverne de Platon où il est question d'un homme venu du monde de la lumière qui descend dans la caverne où nous vivons tous, et où nous prenons pour la réalité les ombres que la lumière de l'extérieur projette sur les murs. Et lorsque l'homme de la lumière leur dit la vérité, les hommes de la caverne, scandalisés par la vérité, se proposent de le mettre à mort. La crucifixion du Christ porteur de lumière a été souvent perçue comme l'accomplissement de cela.
 
Eh bien, figurez-vous que le mythe d'Orphée trouve peut-être son accomplissement dans le thème la descente aux enfers de Jésus. Reste à savoir la signification de tout cela.
 
Le mythe d'Orphée concernait les Titans, ces personnages mythologiques qui s'étaient révoltés contre Dieu et avaient été enfermés au fond des enfers, dans le Tartare. Orphée avait subi on ne peut plus cruellement cette révolte, puisque lui-même, fils de Zeus, avait été dévoré par les Titans… Depuis en fermés au Tartare, le cercle le plus bas des enfers.
 
Eh bien, selon la seconde épître de Pierre, les esprits qui se sont rebellés au temps de Noé, dont il est question dans notre texte, ces esprits rebelles à Dieu ont été justement enfermés dans le Tartare. Je lis le passage : avant de préciser (2 P 2: 5) que Dieu "n'a pas épargné non plus l'ancien monde, mais il préserva, lors du déluge dont il submergea le monde des impies, Noé, le huitième des survivants, lui qui proclamait la justice" ; 2 Pierre 2:4 note : "Dieu n'a pas épargné les anges coupables, mais les a plongés, les a livrés aux antres ténébreux du Tartare, les gardant en réserve pour le jugement." Coïncidence intéressante, non ?
 
Qu'est-il donc allé faire dans cette galère, Jésus ? "Prêcher aux esprits rebelles", qu'est-ce à dire ? Les commentateurs de l'Écriture, les grands théologiens à travers l'Histoire et autres pères de l'Église, en ont usé de l'encre et de la salive sur cette question.
 
"Prêcher aux esprits emprisonnés". Est-ce pour leur permettre d'être sauvés eux aussi ? Certains l'ont envisagé ; dérivant parfois vers les zones les plus farfelues des mythes, vers des croyances bizarres, que l'on retrouve dans les films sur les maisons hantées ou les théories brinquebalantes des spirites voulant des médiums capables de soulager les pauvres fantômes qui errent avec chaînes et boulets pour expier leurs péchés passés.
 
Si certains ont imaginé cela, d'autres ont préféré s'en tenir plus rigoureusement au texte. Le terme traduit par "prêcher" signifie littéralement "proclamer".
 
Ce qui ne veut pas forcément dire une prédication avec appel, imaginant Jésus invitant les mauvais esprits, démons, et autres anges rebelles au repentir, tel un Jean-Baptiste des enfers.
 
Littéralement, proclamer parle d'une annonce. C'est le terme exact qui est employé pour les premières annonces de la résurrection. Les Apôtres proclament la victoire du Christ sur la mort. Telle est la prédication de sa résurrection.
 
C'est ainsi que ceux qui si l’on s’attache au sens strict des mots, et ici du mot "proclamer", la descente aux enfers de ce passage marque le tournant de la victoire totale du Christ. C'est la résurrection proclamée jusqu'aux abîmes les plus sombres de l'univers. Le Christ est vainqueur total. Il n'est aucun lieu, aucun temps, qui ne soit vaincu par le Ressuscité. La descente aux enfers est le scellement premier de la résurrection. Cette proclamation du Christ est cette victoire qui est la sienne, la résurrection.
 
Rendu à la vie par l'Esprit, dit même le texte, c'est alors qu'il est allé prêcher aux esprits en prison. Ressuscité. Ce qui nous place à côté de la question d’une sorte de chronologie : mort, descente aux enfers, puis résurrection : il s’agit de la proclamation de sa victoire par le ressuscité. Au-delà des temps, puisqu’elle concerne jusqu’aux jours d’antan, et aux esprits rebelles des origines...
 
Proclamation intemporelle. C'est la victoire d'une résurrection qui fait éclater la reddition de notre temps chargé de douleur et de mort, cette mort que, nous dit le texte, Jésus a porté en sa chair, lui juste pour les injustes.
 
C'est pourquoi le Ressuscité est le sauveur même de Noé, l'homme par lequel le monde a traversé le temps des esprits rebelles. L'épître aux Hébreux (11:7) le dit ainsi : "Par la foi, Noé [fut] divinement averti de ce que l'on ne voyait pas encore", de sorte que le déluge devient, selon notre texte, la figure du baptême, qui est participation symbolique à la résurrection du Christ. Comme pour une irisation de lumière éternelle qu'annonçait cet autre signe de l'alliance, l'arc-en-ciel.
 
Si la victoire est intemporelle, le combat du vainqueur, Jésus, l'est aussi.
 
C'est pourquoi l'on nous donne à juste titre aujourd'hui le texte sur sa tentation en même temps que celui de la descente aux enfers. Le combat de Jésus est celui de la tentation qui inaugure son ministère et qui le taraude encore à la fin, au Gethsémani et à la croix. C'est pourquoi Calvin considérait que la descente aux enfers nous situait en fait en ces moments là. Au moment où le Christ juste souffre le plus intensément pour les injustes.
 
Une précision : le thème de la descente aux enfers, dont on a entrevu un peu de sa richesse, ce thème biblique, au fond, n'est pas ce que nous confessons lorsque nous disons le Symbole des Apôtres, puisque le mot latin y est inferos, et non inferna. Inferos signifie tout simplement le séjour des morts, voulant dire que le Christ est réellement mort, mis au tombeau, descendu au séjour des morts. Cet aspect du Credo renvoie, non pas tant à notre texte d’aujourd’hui, où l’on ne trouve pas exactement le simple séjour des morts, qu’à d’autres textes du Nouveau Testament parlant du hadès, à savoir le shéol hébreu, bref du séjour des morts (Ac 2:27,31).
 
Cela dit, le carrefour de notre texte s'y retrouve en ce sens que la réelle mort du Christ est le fondement de toute la puissance de sa résurrection, de toute son universalité, concernant les sommets les plus sublimes des cieux et de la spiritualité et les zones les plus sombres de cette création, abîmée dans les griffes du malheur et de la mort.
 
Proclamons à nouveau cette victoire du Christ ressuscité, le Christ de la transfiguration. Proclamons-le tout à nouveau pour cette entrée en Carême. Proclamons-le à la face de l'univers et jusqu'au fond des abîmes du malheur : le Christ ressuscité, le victorieux, nous y accompagne et vient nous y racheter, comme Orphée son Eurydice. Pour nous, il n'est plus rien à craindre : il nous sauve par sa résurrection, il siège à la droite de Dieu, toutes les puissances lui sont soumises.


R.P.
 
 

 

04 mars 2006

"Signes des temps"

 

 

 

"Signes des temps"




 



Journée mondiale de prière

avec les femmes d'Afrique du Sud,
la "nation arc-en-ciel"


 


Prédication de Martine-Blanche Yéble Oga-Poupin




Matthieu 26, 1-13

1 Or, quand Jésus eut achevé toutes ces instructions, il dit à ses disciples: "Vous le savez, dans deux jours, c’est la Pâque:
2 le Fils de l’homme va être livré pour être crucifié."
3 Alors les grands prêtres et les anciens du peuple se réunirent dans le palais du Grand Prêtre, qui s’appelait Caïphe.
4 Ils tombèrent d’accord pour arrêter Jésus par ruse et le tuer.
5 Toutefois ils disaient: "Pas en pleine fête, pour éviter des troubles dans le peuple."
6 Comme Jésus se trouvait à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux,
7 une femme s’approcha de lui, avec un flacon d’albâtre contenant un parfum de grand prix; elle le versa sur la tête de Jésus pendant qu’il était à table.
8 Voyant cela, les disciples s’indignèrent: "A quoi bon, disaient-ils, cette perte?
9 On aurait pu le vendre très cher et donner la somme à des pauvres."
10 S’en apercevant, Jésus leur dit: "Pourquoi tracasser cette femme? C’est une bonne oeuvre qu’elle vient d’accomplir envers moi.
11 Des pauvres, en effet, vous en avez toujours avec vous; mais moi, vous ne m’avez pas pour toujours.
12 En répandant ce parfum sur mon corps, elle a préparé mon ensevelissement.
13 En vérité, je vous le déclare: partout où sera proclamé cet Evangile dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d’elle, ce qu’elle a fait."


*


Les célébrations des JMP (Journée Mondiale de Prière) se succèdent au fil des ans et se ressemblent dans la continuité des textes soumis à notre méditation. L’année passée, le texte de méditation portait sur le passage de 2 Rois chapitre 5. Texte où Naaman, chef d’état major de l’armée Syrienne (si l’on peut ainsi l’appeler), Naaman, celui-là même qui a conçu le plan de guerre et conduit l’armée syrienne à la victoire face à un affrontement armé avec Israël, Naaman en question a été frappé par la lèpre. Et pour guérir de sa lèpre, il lui a fallu se rendre auprès d’Elisée, prophète d’Israël. En d’autres termes, c’est d’Israël, l’adversaire de la Syrie, le vaincu de la Syrie, que Naaman devait obtenir la guérison. Un texte qui nous enseigne le pardon infini. En effet, comment après avoir subi une défaite humiliante de la part de l’armée Syrienne, Israël pouvait accepter de cœur joie, d’octroyer la guérison à Naaman ; celui-là même qui, à la tête de l’armée syrienne, a conduit les opérations qui ont provoqué la défaite de l’armée d’Israël ? Le pardon infini. C’est ce que le prophète Elisée a accompli par la guérison de Naaman. Du coup, nos consciences sont interpellées. Nous qui ne pardonnons jamais les offenses de nos voisins, de nos parents proches. Parfois même de nos conjoints et qui faisons payer aux autres le moindre mal qu’ils nous ont fait. Nous qui passons notre temps à ruminer vengeance pour les moindres offenses subies. Le prophète Elisée et par delà Israël, nous donne un exemple de pardon infini devant le pire ennemi.

Et le texte de 2 Rois que nous avons médité au cours de la JMP l’année passé ne s’arrête pas seulement au niveau du pardon infini. Il va plus loin. En effet, Face au prophète Elisée qui lui demande d’aller se baigner sept fois dans le fleuve Jourdain pour retrouver une peau saine et pure, Naaman opposera une résistance farouche en évoquant les fleuves de Damas que sont l’Abana et le Parpar. Il interroge : Les fleuves de Damas, l’Abana et le Parpar, ne valent-ils pas mieux que toutes les eaux d’Israël ? L’attitude de Naaman rappelle bien de nos attitudes et comportements envers les lois établies et envers l’évolution de nos sociétés. Face au progrès rapide et vertigineux de nos sociétés, devant les bouleversements sociaux dignes des sociétés en mutations, et face au dépaysement qui est nôtre, ne nous arrive-t-il pas de nous rebeller devant les nouveaux ordres qui nous bousculent dans nos certitudes séculaires et nos habitudes anciennes ? Combien de fois répétons-nous « de mon temps, on faisait ceci, on faisait cela, dans mon village, dans mon pays c’était plus beau et plus supportable...etc. »
Certes, mon frère, ma sœur, de ton temps, dans ton village, dans ton pays, tout était brillant. Mais maintenant, un nouveau monde se met en place. Une nouvelle dynamique de vie t’est offerte et tu es invité à t’y inscrire résolument à la manière de Naaman qui malgré tout, finira par accepter de se baigner sept fois dans le Jourdain. Et c'est à ce prix, que sa peau est devenue saine et pure. Ce commandement s’adresse aussi à toi ma sœur, à toi mon frère : va, baigne-toi dans le Jourdain sept fois. Et ta peau deviendra pure et saine. En d’autres termes, renonces à tes habitudes, répands-toi, crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé. C’était le message de la JMP de l’année passée.

Nous venons maintenant au texte de la JMP d’aujourd’hui. Ce texte de Matthieu 26,1-13 qui lui aussi, s’inscrit toujours dans la continuité des textes de la JMP. Ce passage de Mathieu 26, 1 à 13 est appelé « l’onction de Béthanie ».
Dans ce texte, alors que Jésus évoque le complot dont il va être victime, survient une femme, dont on ne mentionne pas le nom. Cette femme, d’après le texte, vient avec du parfum de grand prix et le verse sur la tête de Jésus. La scène se passe à Béthanie, le village de Lazare ressuscité trois jours après sa mort. Mais aussi, Béthanie, c’est le village de Marthe et Marie, les sœurs de Lazare. Le mot Béthanie en Hébreu, signifie lui-même « la maison du pauvre ». Si ce village porte bien son nom, c’est-à-dire que si il est effectivement la maison du pauvre, et donc un village où vivent des hommes et des femmes pauvres, entièrement démunis, on peut bien comprendre pourquoi les disciples se sont offusqués de ce qu’un parfum aussi cher ne soit pas vendu, avec les fonds de vente redistribués à ces pauvres. Mais là, ce n’est qu’une parenthèse. Nos préoccupations sur ce texte s’articulent autour de deux questions.
Première question : pourquoi ne connaît-on pas le nom de la femme qui a versé ce parfum si cher sur la tête de Jésus ?
Deuxième question : pourquoi les disciples se sont-ils offusqués devant l’attitude de cette femme apparemment généreuse ?
Essayons de répondre à la première question. L’oubli volontaire ou involontaire du nom de la femme qui a oint le Seigneur Jésus. Chose étrange. Comment peut-on ignorer le nom de l’auteur d’un récit d’une si grande importance ; récit dont Jésus lui-même a prévu qu’il serait fait mention partout où l’évangile serait annoncé ? Chose étrange, chose curieuse. Une Théologienne tente de nous apporter une réponse. De nationalité Allemande, cette Théologienne, du nom d’Elisabeth SCHÜSSLER Fiorenza affirme, et je cite : « Dans le récit de la Passion de l’évangile de Marc, trois disciples se distinguent avec netteté : d’une part, deux des douze –, Judas qui trahit Jésus et Pierre qui le renie -, d’autre part, la femme dont le nom nous est inconnu, qui parfume Jésus lors de ce qu’il est convenu d’appeler « l’onction de Béthanie ». Mais, tandis que l’histoire de Judas et celle de Pierre sont gravées dans la mémoire des chrétiens, l’histoire de cette femme est pratiquement oubliée. Bien que, chez Marc, Jésus affirme : « En vérité je vous le déclare, partout où sera proclamé l’Evangile dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d’elle, ce qu’elle a fait. Le geste prophétique de cette femme ne fait pas partie de ce que la plupart des chrétiens ont retenu de l’Evangile. Et même le nom de cette femme a été perdu pour nous. Partout où l’Evangile est proclamé et l’eucharistie célébrée, une autre histoire nous est dite, celle de l’apôtre qui a trahi Jésus. On se rappelle le nom du traître, mais on a oublié le nom de cette disciple fidèle parce que c’est une femme. » fin de citation.
Mais mon frère, ma sœur, toi qui m’écoute aujourd’hui, pourquoi un tel oubli ? La réponse est simple. C’est parce que l’histoire de Jésus s’est déroulée dans un monde juif dominé par le patriarcat. Par la suite, cette histoire a été écrite et rédigée d’une manière à la rendre plus attrayante à un public gréco-romain lui aussi de mentalité patriarcale.

Le texte nous dit qu’une femme inonde Jésus d’un parfum de grand prix. Cet incident provoque immédiatement des objections du côté des disciples. Quant à Jésus, non seulement, il désapprouve les disciples, mais encore, il justifie le geste de la femme. Nous en venons à notre deuxième question : mais, pourquoi les disciples ont mal perçu l’acte de la femme envers Jésus ; Est-ce vraiment par souci pour les pauvres comme ils l’ont laissé entendre ?
La réponse est non. Et Jésus connaît bien leurs pensées et voilà pourquoi il les désapprouve. De même, par la réaction des disciples, on est sûr que cette femme au nom inconnu n’a pas fait que verser l’huile sur les pieds de Jésus. Bien plus, elle a oint d’huile Jésus, en lui versant l’huile, non sur les pieds, mais sur la tête. C’est cela qui irrite les disciples. En effet, verser de l’huile sur la tête d’une personne dans la tradition juive est un acte significatif, voire un acte symbolique. Car, dans la tradition juive, il arrive que l’on verse du parfum sur les pieds de quelqu’un pour lui manifester un sentiment noble. Par exemple, le lavement des pieds comme le versement du parfum au pied d’une personne sont des gestes ordinaires et très courants dans la société juive. Gestes qui montrent l’amitié, la solidarité, la fraternité, la sympathie entre des amis, des parents ...etc. Par contre, le versement d’huile sur la tête d’une personne reste lui, un acte privilégié, réservé au strict usage des prophètes. Car c’est à travers l’onction d’huile sur la tête que les rois étaient désignés et les prophètes reconnus. Et dans l’ancien Testament, le prophète marquait de l’onction de la tête le roi d’Israël. Voilà pourquoi les disciples de Jésus étaient vexés et irrités de l’acte posé par la femme. Car, à travers son acte, la femme au nom inconnu a été la première personne à reconnaître et à attester officiellement la messianité de Jésus. Un homme, Pierre, fils de Zébédé, ancien pêcheur, a confessé la messianité de Jésus sans trop y croire. La femme, elle, non seulement l’a reconnue mais encore, elle l’a attestée par le sceau de l’onction !
Du coup, selon Elisabeth Schüssler Fiorenza et je cite : « Etant donné que dans l’Ancien Testament le prophète marquait de l’onction la tête du roi d’Israël, l’onction faite sur la tête de Jésus a dû être immédiatement comprise comme la reconnaissance prophétique de Jésus, l’Oint, le Messie, le Christ. Selon la tradition, c’était une femme qui devait nommer Jésus par un geste prophétique. C’était une histoire politiquement dangereuse. » fin de citation.
Devant une telle situation, il fallait brouiller les pistes, notamment par l’omission volontaire du nom de cette femme pour éviter qu’elle ne rentre dans l’histoire. Mais aussi, il fallait la rabrouer, la réprimer, la persécuter même à cause de sa prétention à vouloir réorienter le sens de l’histoire, en se substituant volontairement au prophète pour oindre Jésus de la tête. Car, de par sa prétention de vouloir se substituer au prophète, elle qui n’est qu’une femme c’est-à-dire, maillon faible de le société d’alors, elle bousculait la tradition. Ce qui est inacceptable pour les tenants rigoureux de cette tradition. Voilà pourquoi les disciples s’en sont pris à elle. Pourquoi n’a-t-on pas vendu un parfum aussi cher pour redistribuer les fonds aux pauvres ? Se sont-ils exclamés devant leur refus de voir leurs habitudes bousculées. Comme Naaman dans le livre des Rois : l’Abana et le Parpar à Damas ne valent-ils pas mieux que tous les fleuves d’Israël ?

Et pour ce qui nous concerne, vous et moi aujourd’hui : pourquoi faisons-nous ceci ou cela de nos jours alors que du temps de nos pères c’était ainsi ? Pourquoi mon voisin, ma voisine devrait-il avoir ceci ou cela et non moi ? Et pourquoi celui-là ou celle-là dont mes aïeuls ont colonisé puis évangélisé les ascendants devrait-il aujourd’hui m’enseigner moi la parole de Dieu ou même les valeurs républicaines ? Pourquoi un nègre ou un Arabe devrait-il se retrouver parmi les instances les plus hautes de la cité voire de la république ? Comment les descendants d’anciens esclaves devraient-ils exercer des fonctions administratives dans nos bureaux ; eux qui devraient faire du ménage à perpétuité ? Pourquoi les immigrés devraient-ils occuper les fonctions dévolues aux Français de souche ? Et pourquoi viennent-ils épouser nos filles et nos fils ; eux qui sont des sous-hommes ? D’ailleurs, que viennent-ils chercher chez nous alors qu’ils n’ont pas la même culture que nous ? Allons, chassons-les de chez nous ; ou alors, qu’ils restent chez nous, mais en clandestinité. Surtout, ne jamais les régulariser. De peur qu’ils n’occupent les emplois de nos enfants. D’ailleurs, ne leur louons pas nos appartements. Chez eux, ils ne dorment que dans les arbres.


De l’autre côté des anciens colonisés, ce n’est guère brillant. Ecoutons-les : pourquoi ceux et celles, c’est-à-dire les Blancs, dont les ascendants ont asservi nos ancêtres par le commerce triangulaire devraient-ils continuer à vivre dans nos pays et continuer de nous piller à la manière de nos ancêtres ? Que font-ils encore dans nos pays alors que nous avons acquis l’indépendance depuis des décennies et qu’on a plus besoin d’eux ? Pourquoi ne les poursuivons-nous pas devant les tribunaux compétents pour tout le mal que leurs ancêtres ont fait aux nôtres afin qu’ils nous dédommagent ? Ne nous ont-ils pas assez volé nos matières premières ? Comment se fait-il que nous qui sommes assis sur des gisements miniers, nous sommes dans la misère alors que ceux qui n’ont que la neige pour matière première se la coulent douce ? D’ailleurs, d’où vient tout ce fer qui a servi à bâtir la Tour Eiffel alors que la France n’a pas un seul fer dans son sous-sol ? Et pourquoi devraient-ils posséder des terres dans nos pays alors qu’ils sont des étrangers chez nous ? Allons, empêchons-les de continuer à nous piller. Exproprions-les de toutes les terres qu’ils nous ont volées. Qu’ils rentrent tous chez eux. Avec leurs mœurs dissolues, leurs perversions sexuelles.
Les faux prophètes renchérissent : puisque les missionnaires et les colonialistes ont débarqué dans le même bateau, renions l’évangile de Jésus qu’ils nous ont apporté et retournons à nos religions traditionnelles comme le Vaudou par exemple. Ou, devenons simplement athées pour devenir d’authentiques citoyens de nos pays.
Et çà, ce n’est que le tableau des relations entre l’Europe et l’Afrique. Que dire des relations entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud ? Entre la Russie et les peuples du Caucase ? La Chine et le Tibet ? L’Amérique et les terroristes Islamistes ? En Afrique du Sud même, thème de notre journée Mondiale de Prière aujourd’hui, c’était le cas jusqu’à une époque récente. Elle est longue. Trop longue même. La liste de nos plaintes et de nos frustrations face au monde qui évolue. Et l’Afrique du Sud est là, pour nous montrer par son exemple passé, comment ces frustrations peuvent occasionner parfois des situations incontrôlables, dramatiques et tragiques.

Naaman refuse de faire de l’ombre aux fleuves de Damas que sont l’Abana et le Parpar pour faire la publicité au fleuve du Jourdain. Quant aux disciples de Jésus, ils refusent d’être à l’ombre en tant qu’hommes, pour honorer une simple femme en lui accordant les pouvoirs de prophétesse à travers l’onction de Jésus. Seulement voilà, ils savent s’y prendre pour voiler leurs réelles intentions. C’est ainsi qu’ils donnent l’impression de se soucier des pauvres alors qu’il est question d’eux-mêmes.
Mon frère, ma sœur, réfléchissons nous-mêmes : combien de fois nous avons fait obstruction nous aussi au rayonnement de l’autre ? Combien de fois nous nous sommes mis en travers les bonnes actions, juste pour empêcher qu’elles ne profitent pas à ceux que nous ne portons pas dans nos cœurs ? Que n’avons-nous pas entendu ici et là lorsqu’il s’agissait d’aider le tiers-monde ? Toutes les raisons sont bonnes pour qu’on n’aide pas le plus nécessiteux. Par exemple, le fait qu’ils ne sont pas chrétiens comme nous, ou alors que nous ne croyions pas en la sincérité de leur foi en Jésus, ou même alors le fait que nous pensons qu’on a suffisamment fait pour eux et que maintenant, il faut penser à nos propres pauvres.

Mon frère, ma sœur, devant nos folies, nos attitudes insensées et nos propensions retrogrades, voire nos comportements indignes d’enfants de Dieu, voici l’attitude de Dieu et c’est la bible qui nous la révèle : « Dieu du haut des cieux, regarde les fils de l’homme pour voir s’il y en a qui pratiquent le bien. Il n’y a aucun salut pour les hommes. Car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu. » Voilà pourquoi le Psalmiste prie en ces termes : « Seigneur, si tu comptes nos fautes, qui pourra subsister ? Ta justice est trop haute, qui pourra résister ? Mais, le pardon se trouve auprès de toi Seigneur. Pour que nos cœurs éprouvent, la crainte de leur rois. » Psaume 130.

Pourquoi le Jourdain et non l’Abana et le Parpar ; demande Naaman. Et pourquoi ne vent-on pas ce parfum si cher pour aider les pauvres ; questionnent les disciples.
Quant à nous aujourd’hui : c’est, pourquoi un ou une telle et ses enfants, et non pas moi et mes enfants ? Mais pourquoi devons-nous faire ceci plutôt que cela ?
Mon frère, ma sœur, devant toutes ces questions que nous nous posons face aux changements de nos sociétés, changements de nos sociétés qui font souvent vivre ensemble ceux que l’histoire a séparés hier, Jésus a une seule réponse « aime ton prochain comme toi-même. »

Et devant nos refus de voir changer les anciennes habitudes comme Naaman et les disciples de Jésus, voici ce que le Seigneur Jésus nous dit : « Que votre cœur ne se trouble point. Croyez en Dieu et en moi. Il y a plusieurs demeures au ciel dans la maison de mon père. Si cela n’était pas, je vous l’aurais dit. Je vais vous préparer une place. Et, lorsque je m’en serai allé, et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai, et je vous prendrai avec moi, afin que là où je suis, vous y soyez aussi. Vous savez où je vais, et vous en savez le chemin » Jn 14. Mon frère, ma sœur, un monde nouveau se met en place pour toi et pour moi. C’est Dieu qui le met en place par son fils Jésus. Nous n’y pouvons rien. Car, Dieu ne tient pas compte de notre avis. Il ne dépend pas de ce que nous sommes mais bien de ce qu’il peut et veut faire de nous. Un nouveau monde se met en place. Pour toi et pour moi. Sachons en lire les signes. Hier, l’Afrique du Sud était un peuple morcelée, meurtrie et brisée. Aujourd’hui, elle est une nation unie, la Nation Arc en Ciel. Ne serait-elle pas la préfiguration du monde nouveau qui vient, et se qui se met en place ? Sachons lire les signes du temps. Car, ainsi parle le Seigneur Jésus : « Quand vous verrez toutes ces choses, sachez que le blé est mûr et le temps de la moisson proche. » Paroles du Seigneur. Amen.


Martine-Blanche Yéble Oga-Poupin
Prédication de la JMP (Journée Mondiale de prière)
Antibes, vendredi 03 mars 2006

 

 

01 mars 2006

La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin





La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin



 

On perçoit plus aisément les lignes de continuité de l’histoire du christianisme que ses ruptures. Ainsi, on comprend plus volontiers Thomas d’Aquin comme un continuateur de ses prédécesseurs en théologie, que comme un véritable réformateur de la pensée de son temps. Or, il y introduit une vision radicalement nouvelle de la nature, vision reçue des philosophes arabes.

En atténuant la profondeur de ce bouleversement, l’Histoire a souvent fait l’impasse sur ce que la perception cathare du monde était largement celle de tout un chacun au Moyen-Age. Et on a inventé pour le catharisme des origines manichéennes, voire zoroastriennes, qu’il ignorait totalement. Les cathares, chrétiens protestataires d’héritage patristique, origénien et augustinien, n’ont pas pu, comme tant d’autres chrétiens médiévaux, accepter le scandale que constituait le pouvoir total, et donc temporel, de la papauté.

Un refus des plus radicaux, en ce qui concerne le catharisme, qui apparaît alors aux yeux d’un Thomas d’Aquin comme un symptôme exacerbé du dualisme commun, partagé finalement jusqu’à une papauté qui se sent dotée par son instrument, le pouvoir temporel, de la respon­sabilité de dompter ce qu’elle perçoit comme un chaos qui lui fait face.

Vision éminemment dualiste, que Thomas d’Aquin, en valorisant l’idée de nature, va ébranler définitivement.

Ce livre est l’édition d’une thèse de théologie, intitulée L’héritage de St Sylvestre, la crise cathare et la réforme de Thomas d’Aquin, soutenue à l’Université de Strasbourg en 1988, récompensée par le prix ADRERUS en 1989.


Roland Poupin, La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin, Toulouse, Loubatières, 2000.


*


Il est inconcevable que l’on continue de considérer le catharisme comme un phénomène ponctuel d’un moment donné du Moyen Age, comme une sorte de… détail. Cette approche invraisemblable fonctionne comme un serpent qui se mort la queue. Elle se nourrit de ce qu’elle relègue le catharisme sur les marges du christianisme, attribuant le dualisme ambiant à l’époque à une sorte d’importation iranienne/manichéenne. Ce faisant le christianisme non-cathare apparaît comme ayant toujours été celui que l’on ne connaît que depuis Thomas d’Aquin, un christianisme développant une valorisation de la nature.

Si le catharisme était telle quantité négligeable, voire simple fantasme de ses contemporains, qu’était-il besoin pour la papauté de déclencher contre ses protecteurs une Croisade, et de créer contre lui l’Inquisition pontificale ? Qu’était-il besoin pour Dominique de Guzman de fonder un ordre religieux visant l’éradication de l’hérésie ? Qu’était-il besoin pour Thomas d’Aquin de rejoindre cet ordre à force d’être travaillé par la préoccupation de l’hérésie, pour aller chercher chez un philosophe arabe, Averroès, des idées étrangères, au risque d’être soupçonné lui-même d’hérésie, et même condamné pour cela (à Paris en 1277) ? Qu’était-il besoin pour Thomas d’Aquin, en pleine période des Croisades en Orient, d’importer une philosophie d’origine musulmane sous prétexte qu’elle était plus favorable à la nature ? Qu’était-il besoin encore, pour les autorités universitaires de conseiller cette nouvelle philosophie à Toulouse alors qu’elles l’interdisaient à Paris ?

Si avant cela, le christianisme romain était si favorable à la nature qu’on le dit, pourquoi par exemple avait-il interdit le mariage des prêtres en plein XIe siècle, au moment où un « pré-catharisme » commençait à faire parler de lui ? Interdiction relevant d’une raison finalement dualiste : cela est largement ignoré de nos jours - où on ne sait plus comment faire pour se débarrasser de cette interdiction si étrange pour notre christianisme favorable à la nature -, mais le mariage des clercs était alors interdit au prétexte explicite que le contact du prêtre avec le Christ est incompatible avec le contact d’une épouse.

Autant de questions qu’on évite d’autant plus facilement que l’on fait du catharisme une religion indo-iranienne, un peu New-Age, religion de la réincarnation à des années-lumière de l’enseignement chrétien. C’est ainsi que se rejoignent d’une part les partisans d’un catharisme d’autant plus hétérogène à la chrétienté médiévale qu’il est plus réincarnationiste, et d’autre part ceux qui pensent qu’il faut réviser, minimiser l’importance des violences de la Croisade et de la persécution, voire les justifier au regard de la menace que l’hérésie aurait représenté pour la civilisation européenne d’alors.

Deux livres qui s’efforcent de restituer le catharisme dans son époque, comme un christianisme radical, qui dérange, qui menace les pouvoirs en place ; d’où la violence terrible exercée contre lui et ceux qui le protégeaient. Les cathares, l’âme et la réincarnation se propose de restituer le catharisme comme religion chrétienne, et non pas quelque anachronique philosophie du New-Age. La papauté, les cathares et Thomas d’Aquin entend montrer combien la nouvelle théologie introduite par Thomas d’Aquin bouleverse le paysage des idées, renvoyant le christianisme antérieur, romain comme cathare, dans un monde désormais périmé. Tout cela pouvant embarrasser plus qu’on ne croit, et jusqu’aujourd’hui un édifice catholique qui connaît toujours plus de difficultés à justifier ses pratiques d’origine dualiste.


R.P.




Les cathares, l’âme et la réincarnation





Les cathares, l’âme et la réincarnation




Le catharisme occitan des XIIIe et XIVe siècles a laissé des traces de croyance à la transmigration des âmes. Relire le catharisme au prisme de sa réception tardive de ces éléments d’enseignement transmigratoire ; le comprendre à travers une réinterprétation de cette croyance en termes optimistes de réincarnation (cette adaptation moderne et rassurante de l’antique métempsycose)... autant d’attitudes qui risquent de faire perdre de vue le tragique de la vision de l’homme et de son destin qui est au cœur de la pensée et de l’histoire cathares.

Ce livre se propose de restituer cette dimension tragique et grandiose : l’exil dans le monde, dimension centrale de la théologie de ce christianisme médiéval qu’est le catharisme.


Roland Poupin, Les cathares, l’âme et la réincarnation, Toulouse, Loubatières, 2000.



*

 

Les dédicaces d'auteurs de Radio France 


LA DEDICACE DE L'AUTEUR : Si je demandais : les cathares croyaient-ils à la réincarnation ? - j'imagine que la plupart répondraient sans hésiter : oui évidemment ! Les plus au courant citeraient même les quelques références inquisitoriales tardives, datant du XIIIe, et surtout du XIVe siècles occitans, où apparaissent des traces de croyance à la transmigration des âmes. C'est ainsi que la question semble close, par la positive : les cathares croyaient à la réincarnation. C'est faire l'impasse sur le fait que la croyance à la réincarnation est récente, doctrine chargée de foi au progrès, issue du XIXe siècle. Elle ne pouvait exister au Moyen Age, ni dans l'Antiquité. Sauf à la confondre avec celle de la métempsycose, qui n'est pas la même chose, et qui elle est ancienne. La réincarnation moderne, vulgarisée par le New Age a toutefois en commun avec l'antique métempsycose le mythe qui illustre cette dernière : la transmigration des âmes, précisément, que l'on trouve en Occitanie, dans le catharisme tardif. Ayant posé les distinctions ci-dessus, j'ai voulu voir ce que la transmigration signifiait dans ce catharisme tardif. Les cathares croyaient à la préexistence des âmes, déchues dans la matière, dans l'exil tragique d'un monde de douleurs et de persécutions. Le mythe de la transmigration devient l'illustration de cette catastrophe, portant en contrepartie l'espérance de la possibilité de la remontée de l'âme aux cieux, de sphère céleste en sphère céleste (selon la configuration des cieux médiévaux), jusqu'à la spiritualité où les Parfaits, par le Consolamentum, unique sacrement cathare, ont rejoint en esprit les frontières du Paradis perdu.

 

R.P.

 



26 février 2006

Infidèles témoins…




… d’un Dieu fidèle









La grâce et la paix vous sont données de la part de Dieu notre Père et de Jésus-Christ notre Seigneur.


(Déroulement liturgique sur les textes du jour :)


(Psaume 103 :)

Louange
1 […] Mon âme, bénis l’Éternel! Que tout en moi bénisse son saint nom!
2 Mon âme, bénis l’Éternel, Et n’oublie aucun de ses bienfaits!
3 C’est lui qui pardonne toutes tes fautes, Qui guérit toutes tes maladies,
4 Qui rachète ta vie du gouffre, Qui te couronne de bienveillance et de compassion,
5 Qui rassasie de biens ta vieillesse, Qui te fait rajeunir comme l’aigle.

Confession de péché
6 L’Éternel fait justice, Il fait droit à tous les opprimés.
7 Il a fait connaître ses voies à Moïse, Ses hauts faits aux fils d’Israël.

Seigneur, nous confessons devant toi que nous ne t’avons pas été reconnaissants, que nous ne nous sommes pas conformés à tes voies.

Grâce
8 Le SEIGNEUR est miséricordieux et bienveillant, lent à la colère et plein de fidélité.
9 Il n’est pas toujours en procès et ne garde pas rancune indéfiniment.
10 Il ne nous traite pas selon nos péchés, il ne nous rend pas selon nos fautes.
11 Comme les cieux dominent la terre, sa fidélité dépasse ceux qui le craignent.
12 Comme le levant est loin du couchant, il met loin de nous nos offenses.
13 Comme un père est tendre pour ses enfants, le SEIGNEUR est tendre pour ceux qui le craignent;
14 il sait bien de quelle pâte nous sommes faits, il se souvient que nous sommes poussière.

(2 Co 3, 4-5 :)
4 Telle est l’assurance que nous avons par le Christ auprès de Dieu.
5 Non que nous soyons par nous-mêmes capables de concevoir quelque chose comme venant de nous-mêmes, mais notre capacité, vient de Dieu.

Loi (Psaume 103 :)
15 L’homme! ses jours sont comme l’herbe; il fleurit comme la fleur des champs:
16 que le vent passe, elle n’est plus, et la place où elle était l’a oubliée.
17 Mais la fidélité du SEIGNEUR, depuis toujours et pour toujours, est sur ceux qui le craignent, et sa justice pour les fils de leurs fils,
18 pour ceux qui gardent son alliance et pensent à exécuter ses ordres.
19 Le SEIGNEUR a établi son trône dans les cieux, et sa royauté domine tout.

Voici donc son commandement :
20 Bénissez le SEIGNEUR, vous ses messagers, qui, de toutes vos forces, êtes au service de sa parole, qui obéissez dès que retentit sa parole.
21 Bénissez le SEIGNEUR, vous toutes ses armées, vous ses ministres qui faites sa volonté.
22 Bénissez le SEIGNEUR, vous toutes ses oeuvres, partout dans son empire. Bénis le SEIGNEUR, ô mon âme.


*


Lectures :

Osée 2, 16-20 (-22)
16 Et il adviendra en ce jour-là - oracle du SEIGNEUR - que tu m'appelleras "mon mari", et tu ne m'appelleras plus "mon baal, mon maître".
17 J'ôterai de sa bouche les noms des Baals, et on ne mentionnera même plus leur nom.
18 Je conclurai pour eux en ce jour-là une alliance avec les bêtes des champs, les oiseaux du ciel, les reptiles du sol ; l'arc, l'épée et la guerre, je les briserai, il n'y en aura plus dans le pays, et je permettrai aux habitants de dormir en sécurité.
19 Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai à moi par la justice et le droit, l'amour et la tendresse.
20 Je te fiancerai à moi par la fidélité et tu connaîtras le SEIGNEUR.


Marc 2, 16-20 (13-22)
16 […] Des scribes pharisiens, voyant qu'il mangeait avec les pécheurs et les collecteurs d'impôts, disaient à ses disciples : "Quoi ? Il mange avec les collecteurs d'impôts et les pécheurs ?"
17 Jésus, qui avait entendu, leur dit : "Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades ; je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs."
18 Les disciples de Jean et les Pharisiens étaient en train de jeûner. Ils viennent dire à Jésus: "Pourquoi, alors que les disciples de Jean et les disciples des Pharisiens jeûnent, tes disciples ne jeûnent-ils pas ?"
19 Jésus leur dit : "Les invités à la noce peuvent-ils jeûner pendant que l'époux est avec eux ? Tant qu'ils ont l'époux avec eux, ils ne peuvent pas jeûner.
20 Mais des jours viendront où l'époux leur aura été enlevé ; alors ils jeûneront, ce jour-là. […]


*


Les interlocuteurs de Jésus expriment leur trouble à le voir manger avec les pécheurs, infidèles à Dieu, qui frayent avec les occupants Romains, représentants d'un pouvoir idolâtre. Lui, ayant cité le proverbe populaire : « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades », de préciser : « je suis venu appeler non pas les justes, mais les pécheurs. »

S’ensuit une question sur le jeûne puisque outre le fait de manger avec les pécheurs en question, les disciples prennent par-dessus le marché le jeûne par-dessus la jambe. Et Jésus ne les reprend même pas !

Infidélité des publicains ? Infidélité de ceux qui frayent avec eux ? Jésus, alors, renvoie au thème biblique des noces, qui évoque automatiquement le Cantique des Cantiques, ou, surtout, parlant d’infidélité, le prophète Osée.

*


Osée : nous ne savons rien de lui sinon qu’il est cocu. Osée nous raconte ses déboires conjugaux avec son épouse infidèle, nommée Gomer. Osée, naturellement, souffre de ces déboires, et c’est de là que va partir sa prophétie. Il va comparer ses propres malheurs avec sa femme et ceux de Dieu avec Israël, infidèle lui aussi, comme dans Marc les publicains.

On sait qu’Israël s’est coupé en deux après le règne de Salomon. Osée parle à Israël, royaume du Nord, séparé de la dynastie qu’il considère comme légitime, celle du Sud, Juda (ch. 3 v.5). Les indications chronologiques placées en tête du livre [sont nommés des rois de Juda, le Sud, et Jéroboam II, du Nord] permettent de dire que la prophétie réfère à une époque située entre 786 et 724 av. J.-C., époque sur laquelle on a quelques informations.

Jéroboam II, ici mentionné, a régné à Samarie, capitale du Nord, pendant 41 ans, dès 785 av. J.-C., env. ; rendant la prospérité au royaume.

Mais, avec la prospérité, la corruption, les injustices, l’abandon de Dieu et l'idolâtrie se développent ; le fossé entre les riches et les pauvres se creuse toujours davantage : les nantis vivent dans un luxe inouï, oppriment les plus pauvres, multiplient les injustices et les abus.

Et après la mort de Jéroboam II, la situation se dégrade. Ce sera la période la plus sombre de l'histoire d'Israël : des usurpateurs s'emparent du pouvoir, puis sont renversés à leur tour (4 successeurs de Jéroboam sont assassinés durant cette période) ; bref, c'est le règne du despotisme et de la confusion.

Le message d'Osée est principalement dirigé contre l'idolâtrie qui accompagnait la prospérité matérielle. Dès son entrée en Terre promise, Israël avait été confronté au culte de Baal, dieu de la pluie et de la fertilité. On subit les influences de l'idolâtrie. Le livre d'Osée témoigne d’un temps où la masse du peuple a adhéré au culte de Baal et d'Achéra, le plus immoral de tout l'ancien Orient : plusieurs fois par an, leurs fêtes étaient accompagnées de prostitution rituelle, violence et beuveries, etc.

Osée veut amener son peuple au repentir, le faire revenir au Dieu qui ne se lasse pas de l'aimer et de l'attendre. Comme lui, le prophète Osée, aime et attend Gomer.

Le livre commence donc par l'histoire du mariage et des malheurs conjugaux d'Osée : le texte nous dit que Dieu lui demande d'épouser une prostituée qui fatalement, quelque temps plus tard, lui devient infidèle. Non pas, probablement, que Dieu l’ait envoyé épouser une femme préalablement prostituée – qui plus est dans le but d’en faire sortir une prophétie ! Mais c’est rétrospectivement qu’Osée considère que ses déboires sont dans le regard de Dieu qui a évidemment prévu les choses. Et sachant que selon le Proverbe, c’est Dieu qui donne sa femme à chacun : « celui qui a trouvé une femme, c’est là un don de Dieu » ; Osée considère que la femme que Dieu lui a donnée, il la lui a donnée en sachant très bien l’aboutissement de chose : un Osée malheureux comme son Dieu. C’est une façon de nous dire que ce qu’Osée en est venu à découvrir à travers son vécu douloureux avec son épouse, correspond à ce que Dieu vit avec son peuple, qui se prostitue avec des divinités illusoires qui se font célébrer dans la prostitution dite sacrée, adultère à l’égard de Dieu.

Ainsi Osée peut s’identifier à lui, en quelque sorte, le comprendre. Quoiqu’il en soit de savoir si Gomer était déjà au moment du mariage ce qu'elle est devenue, Dieu connaissait ses dispositions profondes et il avait une intention prophétique : à travers cette histoire, il va parler à son peuple. C’est ainsi qu’Osée l’interprète.

Dieu n'avait-il pas, lui aussi, pris son peuple pour le combler de son amour, bien qu'il ait connu d'avance ses dispositions profondes et ce qui allait s'ensuivre ? Et le prophète de rappeler certaines choses : dès le désert du Sinaï, Israël a adoré le veau d'or (ch. 13 v. 2) ; puis entré en Terre promise, il a sacrifié à l’idole Baal (ch. 2. v 7s.), il a consulté les voyants (ch. 4 v. 12)... Tout cela équivaut à de l'adultère à l’égard de Dieu, à de la prostitution. Osée utilise cette image du mariage que bien des prophètes (Jer 2.2; 3.1-4; Isa 54.5; Eze 16.33) et des auteurs du Nouveau Testament (2 Co 11.2; Eph 5.23-32, etc.) reprendront pour décrire les relations de Dieu avec son peuple.

C’est de la sorte qu’à travers ses souffrances conjugales, Osée comprend celles de Dieu. Sa fidélité à l'épouse infidèle reflète la patience et l'amour de Dieu, inébranlable et fidèle. Le "prophète au cœur brisé" peut apporter le message — qui vaut à travers les siècles, jusqu’à nous — du Dieu dont le cœur est meurtri par les infidélités de son peuple. Reste cette promesse : Israël saura de nouveau quel est son Dieu et reviendra à lui.

C’est l’histoire du boulanger de Pagnol parlant à la chatte Pomponette pour lui expliquer le malheur du chat Pompon. Le boulanger qui parle en fait à sa femme, qui parle de sa femme. Osée parlant de son épouse parle en fait de Dieu.

Et Osée de souligner ainsi la sainteté de Dieu et son horreur pour le péché (2.4-5 ; 6.5; 9.9; 12.15, etc.), ainsi que son amour pour Israël (2.16-18, 22-25 ; 3.1; 11.1-4, 8-9; 14.5, 9 [4, 8], etc.). Le péché, en dernière analyse, est, sous sa plus terrible forme, une infidélité à l'amour. Il frappe Dieu au cœur.

La pensée essentielle du message d'Osée est alors la suivante : l'amour, puissant, inaltérable de Dieu pour le peuple, ne sera satisfait que lorsqu'il aura rétabli une parfaite harmonie entre le peuple et lui.

*


Jésus a renvoyé ses interlocuteurs religieux au thème biblique des noces, qui évoque automatiquement face à la question de l’infidélité, ici des publicains que dénoncent les religieux, le prophète Osée.

Eh bien ! Jésus renvoyant implicitement à Osée, se présente comme celui qui vient accomplir enfin la promesse, celle du temps d’Osée, que l’amour de Dieu finira par triompher ; cette promesse que n’ont pas su accomplir ses collègues pharisiens qui au fond, si l'on en croit la façon dont ils l'interpellent à ce moment-là, se sont comportés du coup comme les prêtres, rois et prophètes du temps d’Osée : ils ont en quelque sorte donné le mauvais exemple : ils reprochent aux percepteurs à la solde des Romains leur infidélité ; à juste titre...

Sauf que cela conduit à oublier que Dieu aime même ces pécheurs-là, comme au temps d’Osée, il a aimé son peuple adultère. Sauf que de lasorte, on est mené à mal accueillir ceux d’entre ces pécheurs qui se repentent, comme Dieu le veut. Ce qui revient à une façon subtile à une trahison de Dieu. À en donner pour autrui un visage dont on n’aimerait pas se le voir présenter à soi. Le visage impitoyable de celui qui n’est pas prêt à accueillir celui qui revient à lui. Du coup, on s'en est éloigné soi-même, incapable de mener à son accomplissement la promesse de Dieu pour son peuple pécheur. Alors Jésus est envoyé, pour l’accomplir, lui, cette promesse. À savoir que Dieu, s’il ne supporte certes pas l’infidélité de son peuple, s’il en souffre atrocement ; Dieu est toujours prêt à l’accueillir quand il revient à lui. C’est humiliant, certes, mais quel bonheur. Ce message vaut aussi pour ses interlocuteurs, qui sans s’en rendre compte — pensez ! ils sont tellement pieux ! Car ils le sont réellement ! — sont en fait, de cette façon-là, éloignés de Dieu. C’est le sens du message de Jésus venu réconcilier les pécheurs, comme un médecin guérit les malades.


R.P.



19 février 2006

Voyant leur foi...



... Jésus lui dit...








La grâce et la paix vous sont données de la part de Dieu notre Père et de Jésus-Christ notre Sauveur.

Louange (Ps 118, 1-4)
Célébrez le SEIGNEUR, car il est bon, et sa fidélité est pour toujours.
Qu’Israël le redise: "Sa fidélité est pour toujours!"
Que la maison d’Aaron le redise: "Sa fidélité est pour toujours!"
Que ceux qui craignent le SEIGNEUR le redisent: "Sa fidélité est pour toujours!"

Confession du péché
Sa fidélité est pour toujours. Et « si nous sommes infidèles, Lui demeure fidèle, Car il ne peut se renier lui-même » (2 Tim 2, 13) : nous pouvons venir à lui dans l’humilité, confesser nos fautes avec confiance :
« O Dieu! fais-moi grâce selon ta bienveillance,
Lave-moi complètement de ma faute, Et purifie-moi.
Car je reconnais mes fautes, j’ai fait le mal à tes yeux,
En sorte que tu seras juste dans ta sentence, Sans reproche dans ton jugement. » (Psaume 51, 1-4)

Paroles de grâce (Ps 118, 16-20)
La droite du SEIGNEUR est levée! la droite du SEIGNEUR fait un exploit!"
Non, je ne mourrai pas, je vivrai pour raconter les œuvres du SEIGNEUR:
Certes le SEIGNEUR m’a repris, mais il ne m’a pas livré à la mort.
Ouvrez-moi les portes de la justice, j’entrerai pour célébrer le SEIGNEUR.
- C’est la porte du SEIGNEUR; que les justes entrent!

(Ésaïe 43, 18-19 & 25)
Ne vous souvenez plus des premiers événements, ne ressassez plus les faits d’autrefois. Voici que moi je vais faire du neuf qui déjà bourgeonne; ne le reconnaîtrez-vous pas ? J’efface, par égard pour moi, tes révoltes, je ne garde pas tes fautes en mémoire.

Toutes les promesses de Dieu ont trouvé leur OUI dans la personne du Fils de Dieu, le Christ Jésus. Et celui qui nous affermit en Christ et qui nous donne l’onction, c’est Dieu, lui qui nous a marqués de son sceau et a mis dans nos cœurs les arrhes de l’Esprit (2 Corinthiens 1, 20-22).

Loi (Ps 118, 21-23)
Je te célèbre car tu m’as répondu, et je te dois la victoire.
La pierre que les maçons ont rejetée est devenue la pierre angulaire.
Cela vient du SEIGNEUR: c’est une merveille à nos yeux!
(V. 17 :) « Je vivrai pour raconter les œuvres du SEIGNEUR. »
Allez le vivre et le dire !

Prière avant la lecture des Écritures
Dieu, qui nous a marqués de son sceau et a mis dans nos cœurs les arrhes de l’Esprit (2 Co 18, 22), répande sur nous son Esprit qui nous ouvre à sa parole.

 

(La base liturgique ci-dessus - cf. le souhait d’un lecteur de ce blog - est reprise de textes du jour.)

 


Marc 2, 1-12

1 Quelques jours après, Jésus rentra à Capharnaüm et l’on apprit qu’il était à la maison.
2 Et tant de monde s’y rassembla qu’il n’y avait plus de place, pas même devant la porte. Et il leur annonçait la Parole.
3 Arrivent des gens qui lui amènent un paralysé porté par quatre hommes.
4 Et comme ils ne pouvaient l’amener jusqu’à lui à cause de la foule, ils ont découvert le toit au-dessus de l’endroit où il était et, faisant une ouverture, ils descendent le brancard sur lequel le paralysé était couché.
5 Voyant leur foi, Jésus dit au paralysé: "Mon fils, tes péchés sont pardonnés."
6 Quelques scribes étaient assis là et raisonnaient en leurs cœurs:
7 "Pourquoi cet homme parle-t-il ainsi? Il blasphème. Qui peut pardonner les péchés sinon Dieu seul?"
8 Connaissant aussitôt en son esprit qu’ils raisonnaient ainsi en eux-mêmes, Jésus leur dit: "Pourquoi tenez-vous ces raisonnements en vos cœurs?
9 Qu’y a-t-il de plus facile, de dire au paralysé: Tes péchés sont pardonnés, ou bien de dire: Lève-toi, prends ton brancard et marche?
10 Eh bien! afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a autorité pour pardonner les péchés sur la terre…" -il dit au paralysé:
11 "Je te dis: lève-toi, prends ton brancard et va dans ta maison."
12 L’homme se leva, il prit aussitôt son brancard et il sortit devant tout le monde, si bien que tous étaient bouleversés et rendaient gloire à Dieu en disant: "Nous n’avons jamais rien vu de pareil!"


Tout d'abord, imaginons la scène. Quatre plans principaux, quatre niveaux dont les acteurs vont chacun intervenir : d'abord, le cercle le plus excentré, la foule. Au centre, Jésus. Entre ces deux plans, le paralysé et ses amis qui se sont démenés farouchement pour venir à Jésus, d'une part ; et les scribes, de l’autre.

Jésus prononce une parole qui laisse tout le monde pantois : "Tes péchés sont pardonnés", dit-il au paralytique. Etonnement de la foule, bien sûr, mais aussi, en premier lieu, du paralysé, et — bien sûr — des scribes.

Le paralysé, tout d'abord. Mettons-nous à sa place. Il était — lui avec ses amis —, fondé à attendre autre chose qu'une déclaration de pardon des péchés. Sachant la réputation de Jésus qui a attiré cette foule nombreuse, il est peut-être déçu, étant venu chercher autre chose qu'une telle déclaration. Que va-t-on chercher à Lourdes ? Si l'on n'y attendait que des déclarations de pardon, il y aurait vraisemblablement moins de monde...

Autres acteurs qui entrent alors en jeu : les scribes. Eux, leur trouble est d'une autre nature. Il ne relève pas de la déception. En connaisseurs de la Bible, leur trouble est d'ordre légal. Et — Jésus le sait — il est parfaitement légitime. C'est là, sans doute, qu'il a joué de la provocation.

Jésus sait qu'ils ont forcément raison : qui peut pardonner, sinon Dieu seul ? — Pour comprendre, pensons aux débats contemporains sur le pardon : Shoah, déportations et exploitation esclavagistes... L'immensité de l'offense permet de savoir qu'il est des pardons que l'on ne peut pas exiger d'autrui. Des offenses dont les conséquences sont si immenses que Dieu seul peut en avoir la perspective, et donc que lui seul peut en envisager le pardon. Ici, requérir d'autrui l'octroi du pardon relève même de l'indécence. Et c’est vrai, au fond, de toute offense : qui peut la mesurer pour autrui ? Alors si, certes, ma paix est à ce prix : pardonner de tout mon cœur l'offense qui m'a été faite — qui suis-je pour exiger d'autrui qu'il pardonne des offenses qui ne m'ont pas été faites à moi et, à plus forte raison, pour carrément octroyer le pardon pour le tort qui ne m'a pas été fait à moi ? ! Jésus exagère, pensent les scribes. Ils ont raison, sait Jésus.

Et là se place le second coup d'éclat, après la première provocation : la guérison du paralysé. Lui est content, cette fois. Mais Jésus laisse l’assistance de plus en plus perplexe. Est-il en train de confirmer ce vieux discours, réfuté par le livre de Job, réfuté aussi par tant d'autres parmi les scribes et les pharisiens, discours qui voudrait que maladie ou handicap soient bien mérités par leurs victimes ? Pécheurs qu'ils sont, ils ne l'ont pas volé ! Discours toujours actuel sous couleur d'ordre médical : cancer ? Fumeur ou buveur. Sida ? Transgression des règles prophylactiques d'usage de la sexualité, etc…

Certes, Jésus n'a jamais minimisé le péché ni la gravité de ses conséquences ; on vient de le dire à propos du pardon, mais ne nous y trompons pas. Son second coup d'éclat ne dit rien de cela. Le pardon n'est pas un préalable pour une guérison qui supposerait absence de péché.

Autre perplexité parallèle : le pardon des péchés est-il donc considéré par Jésus comme moindre quantité que la guérison d'une paralysie ? Le paralysé, lui, et on le comprend, peut être porté vers cette autre idée suite au miracle dont il bénéficie. Mais il ne s'y trompe pas, ni lui, ni les scribes. Jésus n'est pas en train d'expliquer l'énormité de sa parole de pardon par un geste qui voudrait la minimiser de cette autre façon : je sais faire mieux, le pardon des péchés n'est pas grand-chose, ce n'est que des mots. Non ! Pas question de glisser à cette autre aberration.

Par ces deux coups d'éclats successifs, sa parole de pardon et son miracle, Jésus est en train de donner une leçon époustouflante sur la grâce. C'est le pardon des péchés, cette libération infinie, qui est la chose fondamentale, énorme. Les scribes le savent. Et, pour appuyer la chose, la souligner encore, pour que tous voient, il renvoie le paralysé guéri ! Lui ne demande pas son reste. Il aura de quoi méditer dans les jours qui suivent.

Les scribes sont abasourdis : qui est donc celui-ci ? La foule, l'acteur périphérique, réapparaît alors pour leur donner la réponse : "Nous n'avons jamais rien vu de pareil", et de rendre gloire à Dieu. Celui-ci, le Fils de l'homme qui est dans les cieux, est ce que l'on soupçonne. Il a réellement, comme il le prétend, le pouvoir de pardonner les péchés. Par lui, le Royaume de Dieu s'est bien approché. Les cieux s'ouvrent...

Est apparu u un détail vertigineux. Reprenons la scène initiale : une foule compacte. Tous se pressent, faisant fi de la chaleur, de la transpiration, des odeurs, de l'ambiance... Il y a là plus important que nos fiertés et nos répugnances, on le pressent, on le sait. Et voilà les amis de notre paralysé, bien décidés à présenter leur homme à Jésus, malgré la difficulté. Ils dégarnissent le toit. Regards désapprobateurs. Persistance quand même ; ils réussissent enfin à présenter leur ami à Jésus. Et là apparaît le détail exorbitant, l'immensité de la grâce : voyant leur foi, dit le texte, leur foi à eux, Jésus déclare le pardon des péchés de leur ami. Il n'est pas sauvé par sa foi, mais bien par la grâce, signifiée non pas à sa foi à lui, mais à celle de ses amis.

Si nous hésitons encore sur le poids de la prière, sur le poids de la confiance en la grâce, sur toute la solidarité, de prière donc, déjà, qu'elle permet, alors méditons bien ce texte : voyant leur foi, celle de ses amis, Jésus dit au paralysé : « Tes péchés sont pardonnés ».

Aujourd'hui, Jésus octroie une grâce plus grande que notre foi. Notre foi ne consiste qu'à demander à Jésus de venir au secours de notre incrédulité. Alors nous sommes tous comme autant de paralysés, qui ne savons pas marcher dans l'espérance, rongés d'un pessimisme bien naturel quand on voit ce que nous apporte le monde de douleurs et d'angoisses. Nous sommes des paralysés nous soutenant les uns les autres. La foi des uns vient au secours de l'incrédulité des autres. Le paralysé est sauvé à cause de la foi de ses amis. Ou plutôt de la grâce de Dieu qui précède tous les appels que nous lui adressons. Il n'y a pas à compter sur notre justice, aussi grande soit-elle ; il n'y a pas à compter sur notre foi, aussi grande la croirions-nous. Notre secours est en Dieu seul et en la grâce qu'il nous a montrée en Jésus-Christ, le même qui, ressuscité, est vivant aujourd'hui au milieu de nous.
Paul a cette formule superbe qui résume cela à merveille : nous sommes sauvés par la foi de Jésus-Christ. Le Christ croit pour nous ; c'est cela le cœur de la grâce : il croit pour nous, comme les amis du paralysé ont cru pour lui.


Que Dieu nous donne les oreilles pour entendre cette parole, qu'il nous donne de repartir avec toute la confiance en la grâce, avec la foi à la puissance de l'intercession, celle du Christ, d'abord, avec le flot de lumière et de grâce qui découle de ce Fils de l'homme, Jésus, qui a sur la terre pouvoir pour pardonner.


R.P.



11 février 2006

Au désert

 



« Je parlerai à son cœur. »








« Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur. »

(Osée 2, 14)



Le désert comme temps d’épreuve, est aussi temps de la promesse du Royaume et comme tel, c’est un temps d’apprivoisement réciproque — Dieu et nous, un temps, même, de séduction : « je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur. » Dieu séduisant son peuple comme l’amoureux séduit sa belle !

*

C’est comme l’histoire du petit prince, au désert lui aussi, avec le renard. Souvenez-vous :
"- Bonjour, dit le renard.
- Bonjour, répondit poliment le petit prince, qui se retourna mais ne vit rien.
- Je suis là, dit la voix, sous le pommier...
- Qui es-tu ? dit le petit prince. Tu es bien joli...
- Je suis un renard, dit le renard.
- Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste...
- Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard. Je ne suis pas apprivoisé.
- Ah ! pardon, fit le petit prince.
Mais, après réflexion, il ajouta :
- Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?
- Tu n'es pas d'ici, dit le renard, que cherches-tu ?
- Je cherche les hommes, dit le petit prince. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser" ?
- Les hommes, dit le renard, ils ont des fusils et ils chassent. C'est bien gênant ! Ils élèvent aussi des poules. C'est leur seul intérêt. Tu cherches des poules ?
- Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu'est-ce que signifie "apprivoiser"?
- C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ca signifie "créer des liens..."
- Créer des liens ?
- Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à mille autres renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde..."

 

*

« Les brebis suivent le berger, nous dit Jésus, parce qu'elles connaissent sa voix ». Il existe entre elles et lui une relation d'intimité ; c'est-à-dire qu'elles sont apprivoisées. Celui-là est différent. « je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur », dit Dieu. Comme le renard saura reconnaître le petit prince l'ayant apprivoisé d'avec les chasseurs.

 

*

"- Je commence à comprendre, dit le petit prince. Il y a une fleur... je crois qu'elle m'a apprivoisé...
- C'est possible, dit le renard. On voit sur la terre toutes sortes de choses...
- Oh ! ce n'est pas sur la Terre, dit le petit prince.
Le renard parut très intrigué :
- Sur une autre planète ?
- Oui.
- Il y a des chasseurs, sur cette planète-là ?
- Non.
- Ça c'est intéressant ! Et des poules ?
- Non.
- Rien n'est parfait, soupira le renard.
Mais le renard revint à son idée :
- Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent.
Je m'ennuie donc un peu. Mais si tu m'apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée.
Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent de tous les autres. Les autres pas me font entrer sous terre. Le tien m'appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis, regarde ! Tu vois là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé est pour moi inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c'est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d'or. Alors ce sera merveilleux quand tu m'auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j'aimerai le bruit du vent dans le blé...
Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince :
- S'il te plaît... apprivoise-moi, dit-il !
- Je veux bien, répondit le petit prince, mais je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai des amis à connaître.
- On ne connaît que les choses que l'on apprivoise, dit le renard. Les hommes n'ont plus le temps de rien connaître. Ils achètent des choses toutes faites chez les marchands. Mais comme il n'existe point de marchands d'amis, les hommes n'ont plus d'amis. Si tu veux un ami, apprivoise-moi !
- Que faut-il faire ? dit le petit prince.
- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t'assoiras d'abord un peu loin de moi, comme ça, dans l'herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t'asseoir un peu plus près...
Le lendemain revint le petit prince.
- Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens par exemple, à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai à être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. A quatre heures, déjà, je m'agiterai et m'inquiéterai : je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n'importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m'habiller le cœur... Il faut des rites.
- Qu'est-ce qu'un rite ? dit le petit prince.
- C'est quelque chose de trop oublié, dit le renard. C'est ce qui fait qu'un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. Il y a un rite, par exemple, chez mes chasseurs. Ils dansent le jeudi avec les filles du village. Alors le jeudi est jour merveilleux ! Je vais me promener jusqu'à la vigne. Si les chasseurs dansaient n'importe quand, les jours se ressembleraient tous, et je n'aurais point de vacances."

*

"Tu te reposera au septième jour", dit le décalogue. "Vous ferez ceci en mémoire de moi", dit Jésus.
Il est une spécificité de tel jour ou de tel repas, pourtant apparemment comme les autres. Mais ils signifient quelque chose de spécial.

C’est ce qui s’y passe, ce qui s’y est passé qui a donné ce sens spécial. C’est un jour particulier, ou un repas particulier, une personne particulière surtout, dans l’histoire de l’apprivoisement.

*

"Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l'heure du départ fut proche :
- Ah ! dit le renard... Je pleurerai.
- C'est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t'apprivoise...
- Bien sûr, dit le renard.
- Mais tu vas pleurer ! dit le petit prince.
- Bien sûr, dit le renard.
- Alors tu n'y gagnes rien !
- J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé.
Puis il ajouta :
- Va revoir les roses. Tu comprendras que la tienne est unique au monde. Tu reviendras me dire adieu, et je te ferai cadeau d'un secret."

*

"Voici, je suis avec vous jusqu'à la fin du monde."
"Faites ceci en mémoire de moi."
"Le bon berger donne sa vie pour ses brebis."


*

"Le petit prince s'en fut revoir les roses :
- Vous n'êtes pas du tout semblables à ma rose, vous n'êtes rien encore, leur dit-il. Personne ne vous a apprivoisées et vous n'avez apprivoisé personne. Vous êtes comme était mon renard. Ce n'était qu'un renard semblable à cent mille autres. Mais j'en ai fait mon ami, et il est maintenant unique au monde.
Et les roses étaient bien gênées.
Vous êtes belles, mais vous êtes vides, leur dit-il. On ne peut pas mourir pour vous. Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait quelle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes parce que je l'ai arrosée. Puisque c'est elle que j'ai mise sous globe.
Puisque c'est elle que j'ai abritée par le paravent. Puisque c'est elle dont j'ai tué les chenilles (sauf deux ou trois pour les papillons). Puisque c'est elle que j'ai écouté se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire. Puisque c'est ma rose.

Et il revint vers le renard :
- Adieu, dit-il...
- Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux.
- L'essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir.
- C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante."

*

« Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur. »
« Mes brebis écoutent ma voix, et je les connais, et elles viennent à ma suite. » (Jn 10, 27) — Apprivoisées.

*

"- C'est le temps que j'ai perdu pour ma rose... fit le petit prince, afin de se souvenir.
- Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose...
- Je suis responsable de ma rose... répéta le petit prince, afin de se souvenir."

*

"- C'est le temps que j'ai perdu pour ma rose... fit le petit prince, afin de se souvenir.

- Les hommes ont oublié cette vérité, dit le renard. mais tu ne dois pas l'oublier. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose...
- Je suis responsable de ma rose... répéta le petit prince, afin de se souvenir."

*

 

Responsable des brebis qu'il a apprivoisées, le bon berger donne sa vie pour ses brebis.



D'après A. de St-Exupéry,
R.P.
11.02.06, Antibes, KT



 

 

05 février 2006

Tout à tous




« JE ME SUIS FAIT TOUT À TOUS »








1 Corinthiens 9, 16-23

16 Annoncer l’Évangile n’est pas pour moi un sujet de gloire, car la nécessité m’en est imposée; malheur à moi si je n’annonce l’Évangile!
17 Si je le fais de bon gré, j’en ai la récompense; mais si je le fais malgré moi, c’est une charge qui m’est confiée.
18 Quelle est donc ma récompense ? C’est, en évangélisant, d’annoncer gratuitement l’Évangile, sans user du droit que l’Évangile me donne.
19 Car, bien que je sois libre à l’égard de tous, je me suis rendu le serviteur de tous, afin de gagner le plus grand nombre.
20 Avec les Juifs, j’ai été comme Juif, afin de gagner les Juifs; avec ceux qui sont sous la loi, comme sous la loi — et pourtant je ne suis pas moi-même sous la loi — afin de gagner ceux qui sont sous la loi;
21 avec ceux qui sont sans loi, comme sans loi — et pourtant je ne suis pas moi-même sans la loi de Dieu, mais sous la loi de Christ — afin de gagner ceux qui sont sans loi.
22 J’ai été faible avec les faibles, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous, afin d’en sauver de toute manière quelques-uns.
23 Je fais tout à cause de l’Évangile, afin d’y avoir part.

Marc 1, 29-39
29 Juste en sortant de la synagogue, ils allèrent, avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André.
30 Or la belle-mère de Simon était couchée, elle avait de la fièvre; aussitôt on parle d’elle à Jésus.
31 Il s’approcha et la fit lever en lui prenant la main: la fièvre la quitta et elle se mit à les servir.
32 Le soir venu, après le coucher du soleil, on se mit à lui amener tous les malades et les démoniaques.
33 La ville entière était rassemblée à la porte.
34 Il guérit de nombreux malades souffrant de maux de toutes sortes et il chassa de nombreux démons; et il ne laissait pas parler les démons, parce que ceux-ci le connaissaient.
35 Au matin, à la nuit noire, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu désert; là, il priait.
36 Simon se mit à sa recherche, ainsi que ses compagnons,
37 et ils le trouvèrent. Ils lui disent: "Tout le monde te cherche."
38 Et il leur dit: "Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, pour que j’y proclame aussi l’Evangile: car c’est pour cela que je suis sorti."
39 Et il alla par toute la Galilée; il y prêchait dans les synagogues et chassait les démons.


*


La guérison par Jésus de la belle-mère de Pierre, nous dit l’évangile selon Marc, fait que sa réputation se répand, et il est amené à guérir beaucoup de monde alentour…

Trouve-t-on une explication de cela dans le récit biblique connu sous le nom de "jugement de Salomon" (1er livre des Rois, ch. 3, v. 16-28) ? Souvenez-vous : deux femmes habitant la même maison ont chacune un enfant. Un des enfants meurt. Les femmes, affirmant chacune que c’est le sien qui est resté en vie, demandent le jugement de Salomon, qui tranche — si l’on peut dire — en ces termes : « "Coupez en deux l'enfant vivant, et donnez-en une moitié à l'une et une moitié à l'autre." La femme dont le fils était le vivant dit au roi, car ses entrailles étaient émues au sujet de son fils: "Pardon, mon seigneur! Donnez-lui le bébé vivant, mais ne le tuez pas!" Tandis que l'autre disait: "Il ne sera ni à moi ni à toi! Coupez!" Alors le roi prit la parole et dit: "Donnez à la première le bébé vivant, ne le tuez pas; c'est elle qui est la mère." »

Une sagesse qui a fait école : quelques millénaires plus tard, « au XIXe siècle, dans un petit village de Russie, deux familles cherchaient à marier leurs filles. Elles ont réussi à faire venir deux jeunes gens de très loin. Pendant leur voyage, le train est attaqué par des cosaques, et l'un des deux jeunes gens est tué. Finalement le rescapé arrive. Les deux mères s'écrient chacune que c'est bien le jeune homme destiné à sa fille. On décide de s'en remettre au jugement du rabbin.
- Coupez-le en deux, conclut-il, et chaque jeune fille aura ainsi la moitié de son corps.
- Oh non ! s'écrie l'une des deux mères. Ne le tuez pas, ma fille en trouvera un autre !
- Si ! Si ! Coupez-le ! exige la seconde.
Le rabbin montre alors la seconde et conclut :
- C'est elle la belle-mère ! »
(M.-A. Ouaknin, D. Rotnemer, La bible de l'humour juif, Paris, Ramsay - J'ai lu, 1995, p.197).

La façon dont se répand la réputation de Jésus et du cercle des disciples serait-elle de cet ordre ? — Quel amour remarquable parmi eux, si on y guérit même les belles-mères !… Voilà décidément une communauté chrétienne où comme le dira Paul, on se fait « tous à tous ».

Au-delà de la blague… Paul aux Corinthiens : « Je me suis fait tout à tous ». C’est de là que je vous propose de partir pour une réflexion en forme de bilan : nous voilà au lendemain d’un mois de prière pour l’unité des chrétiens — de la semaine universelle de prière de l’Alliance évangélique à la semaine de prière pour l’unité des chrétiens.

Une sorte de mise en perspective n’est pas inutile — à la fois bilan, réflexion sur ce qui ressort de nos rencontres et sur où on en est ; réflexion sur où l’on va et comment on y va, etc.

Je vous propose pour cela de partir de ce que Paul écrit sur la question de l’unité de l’Église en son temps, puisque c’est de cela qu’il est question dans le texte de la première Épître aux Corinthiens qui nous est proposé ce matin.

À travers les faibles et les forts, ceux qui sont sans loi et ceux qui sont sous la loi, c’est bien de la question de la pluralité de l’Église qu’il est question, incluant les jugements des uns sur les autres que cela entraîne, les uns s’estimant forts face aux autres qu’ils jugent faibles. Notons que Paul qui reprend ce vocabulaire à plusieurs reprises, et spécifiquement, de façon bien développée, dans ses lettres aux Corinthiens et aux Romains, se garde bien de jamais dire qui sont les faibles et qui sont les forts — tant il va de soi que les forts c’est nous, et les faibles, c’est les autres.

Il est question quoiqu’il en soit de la pluralité, voire de la division dans l’Église — et cela autour de rites différents.

En l’occurrence autour de ce qu’on a le droit de manger — pour ceux qui sont sans loi (ou ailleurs chez Paul, les Grecs) — et de ce qu’on s’interdit de manger — pour les juifs, qui (à l’époque, c’était tout à fait possible sans poser de problème), fussent-ils croyants au Christ, n’en continuaient pas moins, selon la loi de Moïse, à manger casher.

Voilà qui posait un problème dans l’Église : peut-on communier ensemble, juifs et non-juifs, puisque devant être séparés par l’interdit alimentaire ?

Ce qui nous renvoie, pour s’en tenir à nos jours, au problème équivalent qui est le cœur de la division de nos Églises aujourd’hui, l’impossibilité de communier ensemble. Impossibilité qui est un fait (j’y reviens) et un signe. Signe de ce que notre communion n’est pas (encore) totale, même si elle existe — et, concernant les évangéliques avec lesquels elle est possible, elle n’est pas toujours sans arrière-pensées (sur qui est faible et qui est fort).

Signe de ce que notre communion n’est pas encore totale : cela concerne notamment, chez les évangéliques, ceux qui sont strictement baptistes, sans concession ; c’est-à-dire qui, niant la validité du baptême des enfants, en tirent la conséquence qu’ils ne peuvent pas communier avec ceux qui n’ont pas été baptisés sur profession personnelle de la foi, et, en outre, pour être précis sur cet aspect de la rigueur de ceux là, par immersion.

Cela pour certains parmi les évangéliques avec lesquels nous avons prié ce mois de janvier — ce qui n’empêche par une réelle fraternité, au-delà de ces signes. Il en est de même concernant l’impossibilité de communier avec les catholiques. Ici, c’est un fait disciplinaire.

L’excommunication (qui veut dire précisément l’exclusion de la communion) portée par Rome au XVIe siècle sur les Réformateurs, nommément sur Luther et Calvin, et sur ceux qui les suivent (c’est-à-dire nous), cette excommunication n’a toujours pas été levée.

Certes on y travaille, c’est un aspect non-négligeable de l’œcuménisme, sans doute le combat actuel de l’œcuménisme, mais le travail n’est pas terminé. C’est la raison pour laquelle je préfère personnellement m’abstenir en attendant, en le regrettant, malgré l’accueil qui peut m’être offert comme occasionnellement. Il me semble que cela correspond à ce que propose Paul (on y vient). Cela tout en comprenant les protestants et parmi eux ceux de mes collègues pasteurs qui ont choisi le geste en quelque sorte prophétique de bousculer les impossibilités actuelles en en faisant volontairement fi. Il me semble que l’abstention présente l’avantage de signifier clairement l’état actuel de la question : là où on en est. Alors, où en est-on ?

Il y a en premier lieu des problèmes d’interprétation de la présence réelle du Christ à la Cène, quasiment résolus ceux-là :
nous nous accordons à admettre qu’en prenant de ce pain et en buvant de cette coupe après qu’aient été prononcées les paroles du Christ, nous avons communion à son corps et à son sang, qui ont été signifiés par ses paroles — qui requièrent qu’on les croie.

La façon dont s’effectue cette communion a été l’objet de longs débats philosophiques sur ce qu’est la substance, sur la façon dont on y a part (on connaît le vocabulaire : transsubstantiation, consubstantiation, présence réelle non locale, présence symbolique, etc.). On s’accorde plus ou moins aujourd’hui sur le fait que le débat et le vocabulaire relèvent largement de choix philosophiques qui n’ont pas grand chose à voir avec les textes du Nouveau Testament.

Les choses sont moins simples quant à la question de la « rémanence » : l’Église catholique considérant qu’une fois les paroles du Christ prononcées sur les éléments, ils demeurent corps et sang du Christ même après la cérémonie (d’où les tabernacles pour conserver les hosties dans les églises catholiques).

Mais le véritable point à dépasser, et qui n’est pas dépassé jusqu’à présent est celui du pouvoir de consacrer les éléments, qui pour l’Église catholique, n’appartient qu’à un prêtre en communion avec l’évêque de Rome, qui en reconnaît l’autorité et en reçoit pouvoir.

Dès lors l’Eucharistie consacrée par un ministre non-catholique romain n’est pas valable, et la foi requise aux paroles du Christ prononcées sur les éléments est aussi foi requise en l’autorité de l’Église romaine. Autrement dit, si un quidam prononçait les paroles de consécration, cela n’aurait aucun sens, même s’il avait des fidèles pour le croire.

Je n’ai parlé que de nos relations avec les évangéliques et les catholiques romains. Et concernant particulièrement ces derniers, du fait que le chemin de la réconciliation n’est pas achevé.

Il y a ailleurs des signes d’avancée non négligeable. Par exemple, il faut savoir que réformés et anglicans reconnaissent réciproquement la validité de leur consécration respective de l’Eucharistie ou de la Sainte Cène.

Avec les catholiques cela avance aussi. Cela a avancé sur bien des points, comme, en 1999, l’accord luthéro-catholique sur la justification, qui quoique imparfait, a le mérite d’exister. Et je ne désespère pas de voir des avancées rapides sur le point de la communion à la Cène que je viens d’évoquer : Dieu a toujours des ressources pour nous surprendre.

*

Mais on n’en est pas encore là. Et la question qui se pose donc en attendant, c’est que faire donc ? — surtout si on est légitimement pressé de voir ces querelles, qui ont parfois des allures de queues de cerises, prendre fin.

Que faire ? Eh bien à mon sens, il n’y a pas de recette, mais il y a quelques éléments d’orientation (et je ne parle pas du fond du travail œcuménique, mais du comportement concret en attendant ses aboutissements les plus concrets). Et des éléments d’orientation concernant nos comportements concrets en attendant me semblent se trouver, très pertinents, dans les indications de Paul.

*

« Je me suis fait tout à tous ». Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Paul nous l’indique dans le reste de son Épître lorsqu’il revient à cette question concernant les nourritures casher et les repas partagés (ch.11, développant son ch. 8 dont notre texte est une suite ; et il développe la même chose dans l’Épître aux Romains, ch. 14). Concrètement Paul invite à s’abstenir de nourriture non-casher, tout en expliquant qu’il n’y a aucun obstacle théorique à en consommer.

J’explique : la casherout est perçue par lui comme un pur symbole. Symbole du refus des idoles auxquelles sont consacrées les viandes courantes dans l’Empire romain d’alors : un romain, fût-il chrétien achète sur le marché des viandes consacrées et du vin offert en libations aux dieux romains, inexistants selon Paul — « il n’y a pas d’idoles » souligne-t-il (1 Co 8).

Ce refus des idoles est précisément une des choses que veut signifier la casherout, qui consiste à consacrer viandes et vin au Dieu unique. Du coup un juif, croirait-il au Christ, s’abstient de viandes non-casher.

Question : comment faire quand il s’agit de signifier l’unité juifs-païens à la Sainte Cène, partagée au cours d’un repas ? Paul reprochera à Pierre (dans son Épître aux Galates) — Pierre qui a donc manifestement tiré les mêmes conclusions que lui sur l’indifférence des nourritures non-casher —, Paul lui reprochera de participer aux repas, et donc à la communion, non-casher de païens d’un côté quand les juifs sont absents, et à celle casher de l’autre quand ils sont là.

Et on a là l’explication de l’invitation de Paul à s’abstenir : pour maintenir l’unité, juifs comme païens, mangez donc toujours casher en sachant que vous pourriez théoriquement faire le contraire. Abstenez-vous par égard pour ceux qui sont convaincus de devoir s’abstenir, qui seraient donc de fait « excommuniés », par une Cène célébrée au cours d’un repas non-casher.

Cela dit, que celui qui mange non-casher ne juge pas celui qui ne mange pas, et que celui qui ne mange pas, c’est-à-dire qui ne mange que casher, ne condamne pas celui qui mange non-casher.

Bref, si l’on transpose aujourd’hui, le « je me suis fait tout à tous » pourrait se traduire ainsi : dans la mesure où l’excommunication n’est pas levée, et même si ça me gêne, je m’abstiens, par solidarité, par égard pour le quotidien ordinaire où les choses fonctionnent ainsi, mais ne jugez pas défavorablement, ne condamnez pas ceux qui, par souci de bousculer le statu quo,… font comme si l’excommunication était déjà levée en communiant malgré tout. (D’autant plus que pour Paul, s’abstenir débouchait concrètement sur la possibilité de communier ensemble, tandis qu’aujourd’hui c’est l’inverse !)

Bref. Il n’y a pas de quoi en faire un fromage — après communion et avant dessert. Il s’agit simplement de savoir clairement comment on fait, et de le faire dans la fraternité et sans juger ni a fortiori condamner quiconque. Cela en sachant que tant que les choses ne seront pas réglées au niveau… « disciplinaire », les choses resteront compliquées. Il s’agit donc de faire pression œcuménique, et notamment sur la hiérarchie catholique, puisque côté protestant, la position officielle est celle de la table ouverte, pour que la communion spirituelle puisse être enfin signifiée dans le repas qui est censée la signifier !




R.P.
Après les prières pour l'Unité de janvier


 

 

28 janvier 2006

Laisse aller mon peuple




« Let my people go »

 



 

 



Exode 5, 1 :
Moïse et Aaron vinrent dire au Pharaon: "Ainsi parle le SEIGNEUR, Dieu d’Israël: Laisse partir mon peuple et qu’il fasse au désert un pèlerinage en mon honneur."

Lévitique 25, 10 :
Vous déclarerez sainte la cinquantième année et vous proclamerez dans le pays la libération pour tous les habitants; ce sera pour vous un jubilé; chacun de vous retournera dans sa propriété, et chacun de vous retournera dans son clan.

Luc 4, 17-21 :
17 On lui donna le livre du prophète Ésaïe, et en le déroulant il trouva le passage où il était écrit:
18 L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer les opprimés en liberté,
19 proclamer une année d’accueil par le Seigneur.
20 Il roula le livre, le rendit au servant et s’assit; tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui.
21 Alors il commença à leur dire: "Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez."


*

L’Exode est la libération des esclaves — « laisse aller mon peuple » —, que l’on devra commémorer, et reproduire le cas échéant. Commémorer, c’est ce que signifient le Shabbat et la Pâque ; commémorer et reproduire, c’est ce que signifie le Jubilé, la 50e année, qui annonce donc le Royaume de Dieu.

Et voilà que Jésus lisant, pour la prédication inaugurale de son ministère, le texte d'Ésaïe annonçant ce grand Jubilé, affirme l'accomplissement de la Parole du prophète. Aujourd'hui s'inaugure l'année jubilaire, l'an de grâce du Seigneur, avec toutes ses conséquences.

Voilà une parole bien étrange que les auditeurs de Nazareth ont de la peine à recevoir. Ils attendront, comme Pharaon face à Moïse, un miracle, pour croire. Et on peut les comprendre. Ce Jubilé, cet an de grâce, on en voudrait tout de même des signes pour le croire.

Et si ce Jubilé est bien le dessillement des yeux aveuglés de ceux qui baignent dans les ténèbres de l'esprit de la captivité, on n'hésitera pas à attendre comme signe que les aveugles recouvrent la vue, selon la lettre de la traduction grecque de la parole du prophète : après tout le Royaume de Dieu n'implique-t-il pas la guérison totale de toutes nos souffrances ; d'où la façon dont les habitants de Nazareth apostrophent Jésus : "médecin guéris-toi toi-même" (Lc 4:23), et ton peuple avec toi.


*

Ceux du village de Jésus lui reprochent de s'intéresser aux étrangers. Et lui ne le nie pas : c'est là un aspect essentiel du Jubilé. Les anciens prophètes eux-mêmes se sont intéressés qui à une Libanaise, qui a un lépreux syrien. Les ancêtres étaient esclaves étrangers, en Égypte. Le Royaume de Dieu est aussi l'élargissement des horizons, et l'ouverture des frontières.

Le Royaume ? Jusqu’à ce que l’on en voie la réalisation concrète, paroles que tous cela ! Comme pour Moïse arrivant en libérateur ! D’autant plus qu’on le connaît celui-là. On l’a vu grandir. À présent, on attend ce qu’il va dire. Et puis voilà que tombe cette parole : "Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez." Passe — comme un ange passe — le temps de la réalisation de ce qu’on vient d’entendre. Puis : il l’a bien dit : il instaure aujourd’hui le Royaume !…


*

Car le Jubilé annoncé par Ésaïe est bien l'inauguration du Royaume... Si un seul Shabbat était respecté, le Royaume viendrait, selon le Talmud.

Et la prise au sérieux du Shabbat, commémorant la création, mais aussi l’Exode (Dt 5), commence par la mise en œuvre du Jubilé — qui indique tout ce qu'implique concrètement la prise au sérieux de la Loi que signifie par le Shabbat. Le Jubilé marque l'espérance de ce jour où le Shabbat devient éternel, ce jour à partir duquel il devient définitivement possible de dire : "c'est aujourd'hui de jour du Shabbat" (Hé 4). Cela est chargé de sens en ce qui concerne les relations humaines, enfin empreintes de sagesse et de grâce. Mais on aimerait le voir, tout cela !

Or voilà : comme face à la recherche de la sagesse, Dieu a opposé la folie de la prédication ; voilà, en ce qui concerne la grâce, que face à la recherche de miracles, qui n’ont pas converti Pharaon, Dieu a opposé la foi miraculeuse à la faiblesse apparente d’un Messie qui sera finalement crucifié.

Sans besoin de signe fracassant, celui qui a reconnu dans le Christ humble la gloire de Dieu saura croire ce propos étrange : aujourd'hui cette parole du prophète Ésaïe est accomplie : ici commence le nouvel Exode, le Jubilé, le grand Shabbat, l'an de grâce qui inaugure le Royaume.

Le croyons-nous ? Croyons-nous cette parole de Jésus selon laquelle la promesse faite à Ésaïe dans le souvenir de l’Exode est accomplie ? « Laisse aller mon peuple. »

Car cette parole même est cette folie de Dieu plus sage que les hommes et cette faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. Folie et faiblesse selon lesquelles Dieu a choisi les choses folles et faibles de ce monde pour confondre les sages et fortes (1 Co 1). Or ces choses folles et faibles sont ceux et celles qui sont appelés par l'Évangile pour être sagesse et justice en Jésus-Christ. C'est nous, si nous avons entendu cet appel.

Alors est aussi venu le jour de la confusion de ce monde injuste qui, contre l'Évangile entend se glorifier devant Dieu. Qu'en est-il parmi nous de cette confusion par laquelle Jésus a laissé pantois les habitants de Nazareth voulant le réduire à leur merci ? Comme Moïse confondait le Pharaon… Mais plus d’autre signe que celui de Jonas dorénavant : le tombeau vide.

Croyons-nous que le Royaume a été inauguré ce jour-là selon la parole de Jésus ? Ou sommes-nous de ceux qui lui demandent encore des miracles pour le croire ? Nous le croyons disons-nous... Eh bien, il ne nous reste plus qu’à vivre ce que nous croyons ! Qu’à en vivre la liberté !

Si nous croyons que le Jubilé est advenu, si nous sommes dans l'an de grâce du Seigneur, plus rien ne manque pour que nous en appliquions les modalités : à savoir la liberté ; et la proclamation de la liberté : remise des dettes, annonce de ce que la délivrance des captifs, et des captifs du péché, a eu lieu, proclamation de la libération des victimes de toutes les oppressions possibles, à défaut de guérir des aveugles ; car si nous n'avons pas forcément le don de faire des miracles... nous avons tous celui de remettre les dettes à notre égard, de partager ce que Dieu nous a octroyé, de remettre pour notre part les compteurs à zéro.

Pas des miracles fracassants que Jésus lui-même a refusé de donner ce jour-là. Pas de grande Révolution immédiate. Plutôt quelque chose de l’ordre de la semence et de la germination. De simples signes de ce que nous croyons ce qu’il a dit. Alors, le nouvel Exode a commencé.

Où prend tout son sens notre prière, face aux puissants d’un côté, aux victimes de l’autre, aux opprimés et humiliés, aux victimes de toutes les violences et esclavages, au racisme, etc. Telle est pour notre part notre proclamation du Jubilé inauguré par le Christ. « Laisse aller mon peuple. »

Si le Jubilé dont nous croyons que Jésus l'a inauguré devient, par notre présence, comme visible, alors la confusion des arrogants et des oppresseurs devient réalité. Dieu nous invite à entrer de plein-pied dans le Jubilé, dans le temps de la grâce et dans sa liberté, en place dès aujourd'hui en Jésus-Christ. « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez. »


R.P.
28.01.06, Antibes, KT

 

 

22 janvier 2006

Le temps est accompli

 
 
  

LE TEMPS EST ACCOMPLI



 

 


 
  

Marc 1, 14-20
14  Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l’Évangile de Dieu et disait :
15  "Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile."
16  Comme il passait le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, en train de jeter le filet dans la mer : c’étaient des pêcheurs.
17  Jésus leur dit : "Venez à ma suite, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes."
18  Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
19  Avançant un peu, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, qui étaient dans leur barque en train d’arranger leurs filets.
20  Aussitôt, il les appela. Et laissant dans la barque leur père Zébédée avec les ouvriers, ils partirent à sa suite.


*
 

« Le temps est accompli », proclame Jésus dès le début de son ministère. Quel est le temps qui est accompli ? Qu’est-ce que cela signifie ? « Le Règne de Dieu s’est approché ».
 
Nous voilà au bout d’une longue marche : « le temps est accompli ». Une longue marche, commencée au début de la Création, comme projet de Dieu, et pour nous humains, un projet à accompagner, à développer — car c’est nous que Dieu envoie pour dire son salut au monde. Un projet de sortie des ténèbres et du chaos vers la lumière de la gloire de la Cité future.
 
Figurez-vous que, à côté de l’Évangile de ce jour où la vocation des disciples qui commence par cette affirmation de ce Jésus sur le temps qui est accompli — à côté de ce texte du jour, les textes qui sont proposés à notre méditation pour cette semaine de prière pour l’unité des chrétiens nous situent précisément dans la perspective de ce pèlerinage dans lequel Dieu lance dès les origines l’humanité pour l’accomplissement de son projet.
 
Ce projet qui prend forme pour l’humanité comme sortie, comme Exode, nous envoie dans les lectures de cette semaine de l’Unité, à ce départ qui est le livre biblique de l’Exode, et à la promesse de la Cité De Dieu du livre de Apocalypse, où il prend sa forme finale :
 
Lisons ces textes :
Exode 40, 1-4 & 34-38
1  Le SEIGNEUR adressa la parole à Moïse:
2  "Au premier mois, le premier jour du mois, tu dresseras la demeure de la tente de la rencontre.
3  Tu y mettras l’arche de la charte et tu masqueras l’arche derrière le voile.
4  Tu apporteras la table et tu en arrangeras la disposition. Tu apporteras le chandelier et tu allumeras ses lampes.
 
34  La nuée couvrit la tente de la rencontre et la gloire du SEIGNEUR remplit la demeure.
35  Moïse ne pouvait pas entrer dans la tente de la rencontre, car la nuée y demeurait, et la gloire du SEIGNEUR remplissait la demeure.
36  Quand la nuée s’élevait au-dessus de la demeure, les fils d’Israël prenaient le départ pour chacune de leurs étapes.
37  Mais si la nuée ne s’élevait pas, ils ne partaient pas avant le jour où elle s’élevait de nouveau.
38  Car la nuée du SEIGNEUR était sur la demeure pendant le jour mais, pendant la nuit, il y avait en elle du feu, aux yeux de toute la maison d’Israël, à toutes leurs étapes.
 
Apocalypse 22, 1-5
1  Puis il me montra un fleuve d’eau vive, brillant comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l’agneau.
2  Au milieu de la place de la cité et des deux bras du fleuve, est un arbre de vie produisant douze récoltes. Chaque mois il donne son fruit, et son feuillage sert à la guérison des nations.
3  Il n’y aura plus de malédiction. Le trône de Dieu et de l’agneau sera dans la cité, et ses serviteurs lui rendront un culte,
4  ils verront son visage et son nom sera sur leurs fronts.
5  Il n’y aura plus de nuit, nul n’aura besoin de la lumière du flambeau ni de la lumière du soleil, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront aux siècles des siècles.


*


Dans le temps de notre pèlerinage, signifié par la pérégrination de l’Exode, vers la réconciliation du monde, cette réconciliation promise dans l’Apocalypse — dans ce temps de pèlerinage, Dieu nous est présent, pèlerin avec nous, dans la Tente de la rencontre.
 
Il nous est présent de façon voilée, comme dans une nuée qui nous accompagne, et depuis laquelle nous sommes guidés, comme par la lumière du chandelier de la Tente de la rencontre.
 
On retrouve ce chandelier dans l’Apocalypse, qui souligne ce qu’il signifie. Je cite : Apoc 4, 5 « Devant le trône brûlent sept lampes ardentes, qui sont les sept esprits de Dieu. » C’est ainsi que le livre de l’Apocalypse nous apprend que le chandelier à sept branches accompagne, comme le peuple juif, le peuple chrétien dans sa marche ; il est au cœur du culte de l’Église primitive, symbole de l’Esprit saint qui nous guide :
 
La Gloire de Dieu est présente, au cœur de notre provisoire édifice, comme édifice de toile, celui de notre vie passagère. Le Royaume de Dieu comme caché, mais tout proche.
 
La gloire de Dieu nous dirige, nous fait avancer, nous reposer et avancer encore. Mais comme Moïse ne pouvait pas entrer au cœur brûlant de la Gloire du Seigneur, nous n’avons pas accès au cœur du mystère de notre être, comme au cours d’un pèlerinage… Personne n’a jamais vu Dieu. Seul le Fils unique est dans le sein du Père pour nous le fait connaître.
 
Mais cependant, tout au long de ce pèlerinage il est là, silencieux, mystérieux, qui préside à nos marches et à nos haltes, nuée pendant le jour, flambeau durant nos nuits.
 
Comment signifierons-nous au monde cette présence que nul n’a jamais vue, qui nous guide mais ne se voit pas, qui ne se verra pas — sinon par l’unité de notre marche à son ombre et à sa lumière ?

Dans le temps de notre pèlerinage, signifié par la pérégrination de l’Exode, vers la réconciliation du monde, cette réconciliation promise dans l’Apocalypse — dans ce temps de pèlerinage, Dieu nous est présent, pèlerin avec nous, dans la Tente de la rencontre. Il nous est présent de façon voilée, comme dans une nuée qui nous accompagne, et depuis laquelle nous sommes guidés, comme par la lumière du chandelier de la Tente de la rencontre. On retrouve ce chandelier dans l’Apocalypse, qui souligne ce qu’il signifie. Je cite : Apoc 4, 5 « Devant le trône brûlent sept lampes ardentes, qui sont les sept esprits de Dieu. » C’est ainsi que le livre de l’Apocalypse nous apprend que le chandelier à sept branches accompagne, comme le peuple juif, le peuple chrétien dans sa marche ; il est au cœur du culte de l’Église primitive, symbole de l’Esprit saint qui nous guide : La Gloire de Dieu est présente, au cœur de notre provisoire édifice, comme édifice de toile, celui de notre vie passagère. Le Royaume de Dieu comme caché, mais tout proche. La gloire de Dieu nous dirige, nous fait avancer, nous reposer et avancer encore. Mais comme Moïse ne pouvait pas entrer au cœur brûlant de la Gloire du Seigneur, nous n’avons pas accès au cœur du mystère de notre être, comme au cours d’un pèlerinage… Personne n’a jamais vu Dieu. Seul le Fils unique est dans le sein du Père pour nous le fait connaître. Mais cependant, tout au long de ce pèlerinage il est là, silencieux, mystérieux, qui préside à nos marches et à nos haltes, nuée pendant le jour, flambeau durant nos nuits. Comment signifierons-nous au monde cette présence que nul n’a jamais vue, qui nous guide mais ne se voit pas, qui ne se verra pas — sinon par l’unité de notre marche à son ombre et à sa lumière ?


*


Au livre de l’Apocalypse nous est dévoilée l’espérance de la plénitude de la lumière. Le terme du pèlerinage de notre Exode est atteint. La terre promise, Jérusalem, est atteinte, d’où sourd la vie, comme un fleuve d’eau vive.
 
L’arbre de vie, notre nourriture, est enfin dévoilé. Quelle est, jusque là, cette nourriture de notre unité ?
 
Le Seigneur Dieu est présent au cœur de la Cité éternelle, lui qui est dès les origines est au cœur de nos êtres.
 
De ce cœur la Cité rayonne sa lumière qui rend désormais inutile toute autre lumière… Mais nul ne le voit — sinon dans la figure de « l’agneau qui est au milieu du trône », figure symbolique de celui, Jésus, qui est seul venu dévoiler celui dont la lumière empêche de le voir — « Personne n’a jamais vu Dieu ; Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a dévoilé » (Jn 1, 18).


*
 

Un agneau, rappel de "l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde", réminiscence d'Ésaïe 53. Mais plus que ce seul texte, c'est l'essentiel du contenu des chants du Serviteur d'Ésaïe, qui pour une large part, s'accomplit en Jésus, l'Agneau de Dieu.
 
« Agneau de Dieu. » C'est en s'identifiant au peuple pécheur, que Jésus ôte le péché du monde. C'est en être faible et sans force (Es 49:4) au sein d'un peuple opprimé, affaibli, sans force, que le Serviteur du livre d'Ésaïe reçoit de la faveur de Dieu, qui est sa force (v.5), l'investiture qui en fait son porte-parole jusqu'aux extrémités de la Terre (Es 49:5-6).


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Un agneau, rappel, par-delà Ésaïe, du repas de la Pâque où s’origine notre Exode vers la rencontre. Repas de communion, ainsi en celui qui seul dévoile le Père que nul n’a jamais vu.
 
Repas signe de vie éternelle, de ce fruit de l’arbre de vie qui guérit les nations. C’est le repas espéré de notre unité scellée.
 
Quand saurons-nous le prendre ensemble, ce repas que nous avons pris ensemble aux origines, comme peuple au sortir de la captivité pour sa marche vers la terre promise. Puis les chemins ont divergé — les aléas de la route.
 
Mais des pas s’accomplissent… Déjà anglicans, qui ont reçu la Réforme certes, mais dont l’Église est de structure catholique classique, anglicans et réformés sont en inter-communion. Nous avons changé notre vocabulaire pour désigner les différentes façons de dire le Christ des Églises orientales. D’autres Églises encore ont avancé sur ce chemin cahoteux… Un accord sur la justification à été conclu en 1999 entre luthériens et catholiques. Nous sommes ensemble aujourd’hui dans une cathédrale catholique. Aurait-ce été possible il n’y a que quelques années ?
 
Nous sommes encore au temps des carrefours et des intersections.
 
Si nous savons cela, si nous y réfléchissons, nos divergences peuvent devenir le moteur et le signe de notre prière — celle de Jésus : « que tous soient un » — pour que nos chemins, qui convergent de toute façon vers l’unique Terre promise, nous permettent bientôt de partager le repas qui dessine notre espérance de la Table future du Royaume de Dieu.


*


Mais je viens de donner l’impression que tout cela nous renvoie au futur, à un futur plus ou moins hypothétique !
 
« Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18, 20) — tel est le mot d’ordre à côté des textes de l’Exode et de l’Apocalypse pour la prière de l’unité de cette année 2006. Que nous dit Jésus de la sorte ? Est-ce du seul futur que relève sa promesse ?
 
« Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Aujourd’hui, aujourd’hui précisément. Le Royaume de Dieu s’est approché. C’est ce qu’il s’agit de dire. « Le temps se fait court — la figure de ce monde passe» dira Paul aux Corinthiens (1 Co 7, 29 & 31).
 
C’est bien ce qu’ont entendu les premiers disciples : Simon et André : « Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent ». Puis Jacques et Jean : « il les appela. Et laissant la barque de leur père, ils partirent à sa suite »…
 
C’est en ces termes que la vocation adressée aux premiers disciples nous est adressée à notre tour : « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile. »
 
Entendrons-nous cet appel, qui nous presse à présent à l’unité — ou resterons nous chacun dans sa barque et à nos filets ? « Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent. » — « Laissant la barque de leur père, ils partirent à sa suite »… À nous à présent…
 


R.P.
Semaine de prière pour de l’unité des chrétiens,
21-22.01.2006