30 octobre 2006
Dimanche de la Réformation
«Ma maison sera appelée
maison de prière
pour toutes les nations»
Marc 11, 15-18
15 Ils arrivent à Jérusalem. Entrant dans le temple, Jésus se mit à chasser ceux qui vendaient et achetaient dans le temple; il renversa les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes,
16 et il ne laissait personne traverser le temple en portant quoi que ce soit.
17 Et il les enseignait et leur disait : "N’est-il pas écrit : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ? Mais vous, vous en avez fait une caverne de bandits."
18 Les grands prêtres et les scribes l’apprirent et ils cherchaient comment ils le feraient périr. Car ils le redoutaient, parce que la foule était frappée de son enseignement.
*
C’est aujourd’hui le dimanche de la Réformation. Martin Luther proclamait il y a près de cinq siècles le salut par la grâce seule par le moyen de la foi seule. Un refus de tout ce qui vient se mettre en Dieu et nous fondait le protestantisme.
Le geste de Jésus au Temple ressemble bien un geste de réformation...
Réformation. Ou refus de l'idolâtrie… Mais, cela dit, n'est-ce pas aussi ce que voulaient garantir les coreligionnaires de Jésus à travers cette institution du change à l'entrée du Temple ? Car nous allons voir que c'était bien leur intention.
Eh bien, Jésus s'inscrit en fait dans cette logique et la pousse au bout de son sens. Car au fond, son geste montre qu'il est bel et bien d'accord — avec le principe — du change à l'entrée du Temple.
Rappelons donc en effet ce qu'il en est. C'est là le cœur du problème. On vient au Temple pour sacrifier. Jésus lui-même, selon l'évangile de Luc, a été au bénéfice de cette pratique à l'occasion de sa présentation au Temple. Conformément à la Loi, ses parents ont sacrifié à cette occasion "un couple de tourterelles ou deux petits pigeons" (Lc 2, 24).
Lorsque des pèlerins montent de Galilée à Jérusalem, comme c'est leur cas, il est peu vraisemblable qu'ils amènent les animaux du sacrifice avec eux (de Galilée ou d’ailleurs, plus loin encore souvent).
Alors ils les achètent sur place, pour plusieurs d'entre les fidèles, en tout cas. Alors à l'entrée du Temple, dans la première partie, s'installent des marchands. On n'est pas dans la partie proprement sacrificielle du Temple, mais déjà dans son enceinte. Déjà dans un lieu sacré qu'il s'agit de ne pas profaner. Et surtout pas par l'idolâtrie.
Or, il faut bien les acheter, ces animaux à sacrifier. Et il se trouve que la monnaie courante, romaine, est ornée des idoles de l'Empire, à commencer par l'Empereur divinisé. Il est incorrect que de telles figures d'idoles entrent dans le trésor du Temple, ou même y transitent. Or le Temple a pouvoir de frapper monnaie. On change donc auparavant la monnaie idolâtre en monnaie du Temple pour acheter les animaux du sacrifice. Il n'est pas exclu que les parents de Jésus eux-mêmes aient fait ainsi.
Cette perspective, la légitimité du change et de la vente d'animaux, permet de bien comprendre le geste de Jésus. Le geste de Jésus ne contredit pas la perspective des prêtres du Temple, mais va dans son sens en lui donnant toute sa radicalité.
*
Résumons avant d’aller plus loin. — 1) Pour tous les juifs pieux d’alors, la monnaie frappée d’une idole, ici César, ne peut en aucun cas servir pour le culte du vrai Dieu, et surtout pas entrer au Temple. Jusque là, tout me monde est d’accord. Jésus aussi. — 2) C’est de là que s’autorise la présence dans le Temple de changeurs. N’entre au Temple, en présence de Dieu, qu’une monnaie non idolâtre, croit-on, en tout cas sans idole frappée dessus.
Et c’est là que Jésus ne suit plus. C’est précisément cette certitude que cette monnaie-là n’est pas idolâtre que Jésus remet en cause en chassant les changeurs du Temple. Au fond, la monnaie du Temple n’est–elle pas elle-même idolâtre ? demande-t-il par son geste.
N’y a-t-il pas au fond quelque dérive idolâtre derrière la pratique du change ? En ceci : est-ce que vous vous imaginez qu’en enlevant l’idole qui est sur la pièce, on enlève du même coup l’idolâtrie ? Est-ce que l’on peut mettre en banque de la même façon les avoirs de Dieu et ceux de César, chacun sa monnaie ? Sa figure pour l’un, le chandelier à sept branches pour l’autre ? Et cette idole qu’est Mammon, alors, l’argent comme idole ?
Puisque la réponse de Jésus à cette question est pour lui acquise, il réagit avec la violence que suppose ce qui pour lui est dès lors l’entrée de l’idolâtrie dans le Temple. Et c’est par son geste même, par la violence de son geste, que Jésus dévoile cette idolâtrie cachée. Dieu et César chacun à la tête de deux banques d’État qui fonctionnent en parallèle, avec possibilité de change, un peu comme les euros qui reçoivent les symboles souverains de chaque État européen.
Mammon est derrière, de toute façon. Dieu est au-delà, et tout lui appartient, Mammon et César y compris, d’ailleurs. Adorez Dieu seul.
*
Voilà donc un témoignage contre l'idolâtrie, qui subsiste évidemment, d'une façon cachée, jusque sous la pratique du change. Lequel a pour cela exaspéré Jésus.
En donnant toute sa radicalité et sa logique à la pratique courante, Jésus la rend concrètement et paradoxalement impossible. Non seulement le Temple n'est pas méprisé par Jésus, mais il est vénéré au point qu'il entre dans l'inaccessible.
*
Eh bien, la radicalité de la justification par la foi proclamée par Luther relève de la même problématique. Exprimée ici en ces termes : l’impossibilité de la justification par les œuvres.
Loin de se séparer de l’aspiration des autres religieux de son temps, Luther pousse leur logique à son terme. Que veulent-ils tous ces chrétiens pieux de son temps ? Que veulent les meilleurs d’entre eux ? La perfection ! Ils savent que Dieu est saint et qu’il ne supporte pas le péché ; dont ils voient bien aussi que la racine est en eux.
Alors que faire ? Plusieurs « solutions » sont mises en œuvre en parallèle, en complément les unes des autres. Tel moine désireux de perfection se flagelle — Luther a connu cela. Pratique qui vise à châtier la tendance inhérente au mal. Tel autre s’engage à un pèlerinage, à tel ou tel vœu. Luther a connu aussi. Telle ou telle pratique qui vise pour le pécheur à obtenir l’indulgence de l’Église.
Tel sacrifice financier obtiendra éventuellement le même effet. L’indulgence dès lors peut « légitimement » se monnayer. On comprend ainsi que le problème que rencontre Luther, la pratique que dénonce Luther, part d’une bonne intention, d’un désir d’honorer Dieu par une vie sainte, jusqu’à la consécration de son argent ; sainteté dont on voit bien par ailleurs qu’elle est loin d’être à portée de main.
Et la paix avec Dieu reste loin de tous. On s’escrime à s’imposer pénitence sur pénitence. Les sans scrupule de la hiérarchie romaine s’en frottent les mains, ponctionnant allègrement les pauvres en mal de perfection. Et ils savent bien aussi que leurs proches décédés n’ont pas satisfait à la sainteté de Dieu ; souffrant ainsi, croient-il en purgatoire. Et les voilà en désir de les racheter, financièrement, selon ce que prônent les mêmes sans scrupules.
Et voilà donc Mammon, l’idole de l’argent, qui règne, sous prétexte de désir de sainteté de ses victimes, comme au Temple d’antan sous prétexte de désir de sainteté sous la forme du refus de l’idolâtrie.
Que découvre Luther ? Il découvre que lui et ses contemporains ont succombé à une forme terrible d’idolâtrie, celle qui prétend accéder à Dieu à force de sainteté, de capacité à se sanctifier soi-même, ce qui revient à rien d’autre qu’à le mettre de côté sous prétexte de l’honorer, et finalement à mettre Mammon dans le Temple spirituel de Dieu.
Alors que fait Luther ? — Il entreprend de chasser à son tour, suite à son maître, les marchands du Temple. C’est qu’il a découvert entre temps — et c’est pour cela qu’il peut entreprendre ce qu’il a entrepris — ; il a découvert que l’on n’honore pas Dieu, au contraire, en prétendant se faire valoir devant lui, fût-ce avec les meilleures intentions du monde.
On honore Dieu en lui faisant confiance, en s’en remettant à lui avec foi ; en croyant à sa promesse : « celui qui est juste par la foi vivra » (Habacuc 2, 4).
On est très proche du geste de Jésus au Temple : le Temple, maison de prière pour toutes les nations.
Cela conformément aux paroles de consécration du Temple au temps de Salomon. Souvenez-vous de cette prière de consécration (1 Rois 8, 46-50) : « Quand les fils d’Israël auront péché contre toi, car il n’y a pas d’homme qui ne pèche, que tu te seras irrité contre eux, que tu les auras livrés à l’ennemi et que leurs vainqueurs les auront emmenés captifs dans un pays ennemi, lointain ou proche, si, dans le pays où ils sont captifs, ils réfléchissent, se repentent et t’adressent leur supplication dans le pays de leurs vainqueurs en disant : Nous sommes pécheurs, nous sommes fautifs, nous sommes coupables, s’ils reviennent à toi de tout leur cœur, de toute leur âme, dans le pays des ennemis où ils auront été emmenés et s’ils prient vers toi, en direction de leur pays, le pays que tu as donné à leurs pères, en direction de la ville que tu as choisie et de la Maison que j’ai bâtie pour ton nom, écoute depuis le ciel, la demeure où tu habites, écoute leur prière et leur supplication, et fais triompher leur droit. Pardonne à ton peuple qui a péché envers toi, pardonne toutes leurs révoltes contre toi […]. »
Et 1 Rois 8, 41-43 : « Même l’étranger, lui qui n’appartient pas à Israël, ton peuple, s’il vient d’un pays lointain à cause de ton nom — car on entendra parler de ton grand nom, de ta main forte et de ton bras étendu — s’il vient prier vers cette Maison, toi, écoute depuis le ciel, la demeure où tu habites, agis selon tout ce que t’aura demandé l’étranger, afin que tous les peuples de la terre connaissent ton nom, et que, comme Israël, ton peuple, ils te craignent et qu’ils sachent que ton nom a été prononcé sur cette Maison que j’ai bâtie. »
Bref, la justice du pécheur ne consiste pas à se faire valoir devant Dieu, mais à se reconnaître pécheur et à recevoir de lui la promesse renouvelée sans cesse depuis le lieu où on le célèbre, promesse que tout peut être recommencé. Il nous accueille comme nous sommes, plein de sa tendresse de Père envers ses enfants qui lui font confiance. Que cette promesse renouvelée soit notre assurance en ce jour de fête de la Réformation.
R.P.,
Cannes, 29 octobre 2006
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23 octobre 2006
La demande des Zébédée
«SI QUELQU’UN VEUT ÊTRE
LE PREMIER»

Hébreux 4:14-16
14 Ayant un grand prêtre éminent, qui a traversé les cieux, Jésus, le Fils de Dieu, tenons ferme la confession de foi.
15 Nous n’avons pas, en effet, un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses ; il a été éprouvé en tous points à notre ressemblance, mais sans pécher.
16 Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être aidés en temps voulu.
Marc 10:35-45
35 Jacques et Jean, les fils de Zébédée, s’approchent de Jésus et lui disent : "Maître, nous voudrions que tu fasses pour nous ce que nous allons te demander."
36 Il leur dit : "Que voulez-vous que je fasse pour vous ?"
37 Ils lui dirent : "Accorde-nous de siéger dans ta gloire l’un à ta droite et l’autre à ta gauche."
38 Jésus leur dit : "Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ?"
39 Ils lui dirent : "Nous le pouvons." Jésus leur dit : "La coupe que je vais boire, vous la boirez, et du baptême dont je vais être baptisé, vous serez baptisés.
40 Quant à siéger à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de l’accorder: ce sera donné à ceux pour qui cela est préparé."
41 Les dix autres, qui avaient entendu, se mirent à s’indigner contre Jacques et Jean.
42 Jésus les appela et leur dit : "Vous le savez, ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination.
43 Il n’en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur.
44 Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous.
45 Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude."
*
De nos jours, lorsque les élections approchent, certains font bloc autour de l'élu potentiel — ne suivez pas mon regard ! —, en vue d'avoir les meilleurs postes ministériels dans le futur gouvernement, Conseil, équipe dirigeante, ou que sais-je…
Au temps de notre épisode du Nouveau Testament, on approche des Rameaux : dans l’espérance des disciples, un nouveau gouvernement s'annonce ; le gouvernement messianique. Les disciples, comme leurs contemporains, sont empreints de l'espoir qui sera celui de la foule des Rameaux : ils attendent une prochaine intronisation de Jésus comme roi. Car Jésus semble de plus en plus proche de prendre le pouvoir, dans l'attente de plusieurs, en remplacement d’un roi impopulaire, Hérode, voire même en passe de chasser les Romains.
D'où la question des frères Zébédée : les frères Zébédée cherchent naturellement des porte-feuilles ministériels. Comme membres de l'entourage du futur dirigeant, ils sont en proie à « la fièvre des sondages » ; et s’inquiètent de savoir qui parmi eux est le plus grand, c'est-à-dire à qui seront distribués les meilleurs postes. De jour en jour, la fièvre monte.
Le texte d'aujourd'hui nous montre que la réponse de Jésus quelques chapitres auparavant ne les a pas apaisés : contrairement à ce qu’il en est dans ce monde, dans le Royaume de Dieu le premier est le dernier, leur avait-il dit après avoir placé un enfant au milieu d'eux. Et revoilà quelques épisodes plus loin, suite à une annonce renouvelée et précisée par Jésus de sa mort et de sa résurrection, à Jérusalem, la même interrogation par deux disciples, mais précisée, elle-aussi ; explicite cette fois.
Deux parmi les disciples, décidément persévérants, les fils de Zébédée, posent la question directement : « donne-nous d'être assis l'un à ta droite, l'autre à ta gauche dans ta gloire » (Mc 10, 37) : Premier ministre et ministre des finances.
D’emblée la demande des frères Zébédée provoque l'indignation des dix autres disciples : indignation qui peut-être n’a pas d’autre sens que la demande des Zébédée, d’ailleurs. Signifie-t-elle en effet autre chose que : « et nous alors ? »
Décidément, on apprend difficilement. Évidemment les disciples n'ont sans doute pas clairement compris, ici comme dans l'épisode précédent, que Jésus vient de leur parler de lui en mentionnant le Fils de l'Homme. Et ils n'ont pas reçu ses annonces de sa propre crucifixion, présentée comme la coupe et le baptême qu'il doit boire, de façon littérale.
Mais Jésus vient ainsi de leur donner une réponse, apparemment obscure, il est vrai. Elle concerne sa prochaine persécution. Pourront-ils la partager ? Plutôt que le triomphe, c’est le rejet qui les attend. Ils le partageront, il est vrai, chacun à sa façon, comme tous les disciples. Mais ce qu'ils demandent, ils l'ignorent, leur répète Jésus. On va y revenir, pour saisir mieux de quoi il s'agit en fait dans les « positions » à droite et à gauche de Jésus.
Comme tout au long de l'évangile, les disciples ont de la peine à comprendre et à accepter que Jésus va mourir, et mourir ainsi, crucifié — selon le châtiment que pratiquent les Romains — par des Romains que eux s’attendaient sans doute à voir renversés. Il leur semble tellement invraisemblable que Dieu veuille que celui en qui ils voient le Messie meure ainsi qu'ils n'arrivent pas à l'entendre même quand Jésus le leur répète de façon explicite. C'est qu'ils attendent un règne, l’élévation de Jésus dans la gloire divine, pas une vie humiliée, « brisée par la souffrance » ; pas une vie donnée en rançon pour beaucoup, pour reprendre les termes des prophètes que Jésus s’applique.
Évidemment donc, une fois encore les disciples n'ont pas compris ce que Jésus donnait en réponse aux frères Zébédée. Alors, il les éclaire à nouveau — un peu plus : le plus grand dans son Royaume est celui qui est serviteur de tous…
Mais que cela est lourd, sinon à saisir, du moins à vivre !
Et nous ? Quel poste revendiquons-nous dans les ministères de ce Royaume où il n'y a ni Juif ni païen, ni homme ni femme, ni esclave ni libre ? Quel service attendons-nous de celui ou celle vers qui Dieu nous envoie pour servir ?
Mais voilà — en un monde où prime la compétition — voilà qu’une autre dimension est offerte par le Christ, mystérieuse et cachée — la source d’un vrai apaisement ! Laisser à Dieu le soin de savoir ce qui revient à chacun. Et puis, ce que nous sommes vraiment, Dieu le sait, Dieu qui nous envoie servir, simplement, tel que nous sommes.
En attendant le Royaume donc, être simplement serviteurs : le trône du Christ est sa croix, sa couronne est d'épines. La coupe qu'il doit boire est son supplice, son baptême est son engloutissement dans les eaux sombres de la mort.
Voilà certes qui semble peu enviable, quand on espère des postes similaires à ceux des royaumes de ce monde. Mais mon Royaume n’est pas de ce monde dira bientôt Jésus à Pilate. Et du cœur de cela, je vous donne ma paix. Vous recevrez ce que Dieu vous prépare, le meilleur pour vous.
Il est donc vrai que les disciples recevront de toute façon la place qui leur est réservée dans le Royaume. Mais comme Dieu l'entendra — en fait à travers la souffrance partagée du Christ.
Concrètement il est aussi question des épreuves de nos vies (chose qui, on le sait, existe) mais transfigurées par lui ; ce qui n’est donc évidemment pas nécessairement dans un martyre personnel. Ce qu’il faut rappeler car, quant aux places à sa droite et à sa gauche, pour en parler maintenant, on saura alors bientôt ce qu’il en est : celles des brigands crucifiés de part et d’autre de Jésus (cf. Mc 15, 27).
Et puisque les postes à sa droite et à sa gauche sont ceux de ces hommes, point exemplaires, on le sait, qui l'entourent sur la croix, il est encore ici question d’humilité ; pas question non plus dès lors pour les disciples d’entrer dans les paradoxes de la folie, qui feraient de la mort une gloire, pour s'octroyer cette prétendue gloire du martyre ; au prix des pleurs et de la souffrance d’autrui.
Quoiqu’il arrive, c’est Dieu qui décide, et pour nous aussi ; pour certains disciples, comme pour Jésus (il parle à quelques jours du moment tragique que l’on sait) ; pour lui, pour certains aussi de ceux qui ont lutté par la suite pour notre liberté d’aujourd’hui, il faudra certes mourir. Mais rien à arracher dans je ne sais quel orgueil. Servir simplement, chose peut-être plus malaisée que le martyre !
Pour nous aussi il nous appartient simplement de servir, et c’est au fond cela qui est difficile quant à suivre de Jésus ; servir, non être servis, quelle qu’en soit la façon. C’est bien sûr le programme pour lequel nous sommes appelés, si nous voulons le suivre. Et nous en sommes bien incapables. D’où cette consolation — Hé 4, 14-16 : « il a été éprouvé en tous points comme nous, mais sans pécher — c’est-à-dire sans succomber à l’orgueil, fût-ce celui d’un martyre glorieux, à la corruption, à la facilité, etc. Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être aidés » quand nécessaire : il a été à notre place.
R.P.,
Vence, 22 octobre 2006
08:30 Ecrit par dans Dimanches & fêtes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16 octobre 2006
L’homme riche
« Alors qui peut être sauvé? »
Marc 10:17-31
17 Comme il se mettait en route, quelqu’un vint en courant et se jeta à genoux devant lui; il lui demandait: "Bon Maître, que dois-je faire pour recevoir la vie éternelle en partage?"
18 Jésus lui dit: "Pourquoi m’appelles-tu bon? Nul n’est bon que Dieu seul.
19 Tu connais les commandements: Tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage, tu ne feras de tort à personne, honore ton père et ta mère."
20 L’homme lui dit: "Maître, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse."
21 Jésus le regarda et se prit à l’aimer; il lui dit: "Une seule chose te manque; va, ce que tu as, vends-le, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens, suis-moi."
22 Mais à cette parole, il s’assombrit et il s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.
23 Regardant autour de lui, Jésus dit à ses disciples: "Qu’il sera difficile à ceux qui ont les richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu!"
24 Les disciples étaient déconcertés par ces paroles. Mais Jésus leur répète: "Mes enfants, qu’il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu!
25 Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu."
26 Ils étaient de plus en plus impressionnés; ils se disaient entre eux: "Alors qui peut être sauvé?"
27 Fixant sur eux son regard, Jésus dit: "Aux hommes, c’est impossible, mais pas à Dieu, car tout est possible à Dieu."
28 Pierre se mit à lui dire: "Eh bien! nous, nous avons tout laissé pour te suivre."
29 Jésus lui dit: "En vérité, je vous le déclare, personne n’aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Evangile,
30 sans recevoir au centuple maintenant, en ce temps-ci, maisons, frères, sœurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et dans le monde à venir la vie éternelle.
31 Beaucoup de premiers seront derniers et les derniers seront premiers."
*
L'homme et les commandements
Renvoyé à Dieu seul ! L'homme riche en appelle à Jésus qu'il sait à si juste titre pouvoir considérer comme "bon Maître". Jésus le renvoie à Dieu seul en lui rappelant le résumé de la Loi : ses responsabilités à l'égard de ses prochains. Seul responsable devant Dieu. Voilà qui semble ne pas l’aider !
Et l'homme d’affirmer alors s'en être tenu aux commandements dès sa jeunesse ; ce qui renvoie au temps où il a appris à connaître la Loi, le temps de la "bar mitsvah", âge de la responsabilité devant Dieu.
Matthieu et Luc l'ont souligné en parlant d'un jeune homme riche, le titre courant de notre passage.
Marc, lui, ne parle jamais de la jeunesse de l'homme, malgré ce que nos habitudes lui attribuent, ce qui nous permet de bien saisir que cela nous concerne évidemment tous, quel que soit notre âge.
Nous connaissons les commandements de Dieu, source de la libération, nous connaissons l'Évangile de la liberté, à nous de vivre cette liberté. Responsables devant sa Loi, et appelés à la liberté.
Dieu ne cesse de nous appeler hors de notre esclavage pour nous accorder une liberté qui nous coûtera nécessairement cher — le texte parlera carrément de persécutions —, cher donc, y compris sur le plan strictement financier.
L'homme et la liberté
Et là on va passer du premier plan de notre texte, la relation aux commandements qui nous place dans la responsabilité, celle de servir, à un second plan, celui où en même temps le commandement nous dépouille de notre volonté d'être servis, comme des riches ; un plan où il nous met dans l'humilité devant Dieu, en nous disant l'exigence qui est celle de l'obéissance.
Face au commandement reconnu, nous sommes à nu, dans une radicale humilité, disponibles à être aimés. Jésus l'aima, dit le texte à propos de l'homme en question.
Dépouillés, seuls devant Dieu. C'est ce que Dieu nous demande à tous.
Rupture d'avec tout ce qui nous fait exister à nos propres yeux. Rupture notamment, donc, d'avec nos biens, et même d’avec nos proches et puis d’avec nous-mêmes. Au devant de cela, il est question de nos biens. C'est là le test décisif. C'est là que Jésus rend le problème de son interlocuteur visible. Les parents, les proches, il y revient après, avec ses disciples.
C'est fondamental, mais plus difficilement visible. La question de ses biens rend l'esclavage de l'homme clairement visible : il n'est pas face à Dieu, comme l'exige la "bar mitsvah", mais face à son statut social, à ce que l'on pense de lui, à la façon dont on le regarde, ou en termes de biens, face au crédit que lui donne sa richesse. Où le respect des commandements, réel, et utile — rien à dédaigner dans ce comportement d’un homme que Jésus apprécie — s’avère fonder son vrai sens, quant à la liberté.
Car en regard de ce qu’il en est pour cet homme de son statut et de son prestige, où ce respect des commandements devient un des éléments du prestige social — s’il n’est question que de cet angle-là, l’homme y perd sa liberté, ou plutôt il ne l'a pas acquise : il a reçu du commandement non pas l'humilité qui libère et que crée l'exigence de l'obéissance, mais la prestance de celui qui est donné pour être en règle.
Où il perd la liberté de considérer les autres autrement que de haut ; dans notre texte, celle de considérer les pauvres comme dignes de bénéficier eux aussi de sa richesse, puisqu’il s’agit de la leur distribuer ; mais elle a trop d'importance pour sa vie !
Où l’on touche au cœur des choses ! Au point que — je crois pouvoir dire qu’en prédication (et Jésus prêche à ce moment-là pour cet homme) — c’est un lieu particulier de problème que de toucher concrètement ces questions-là. Ce qui semble traduire — le problème du coût de la grâce. Un malaise que peut percevoir tout prédicateur au point d’être tenté face à cela — c’est un aveu — de se laisser aller à nuancer d’Évangile, voire changer de sujet de prédication !
Je pense à plusieurs exemples de ces lieux de malaise : tel sujet de prédication faisant allusion à l’insignifiance des hiérarchies sociales pour Jésus quant au salut par exemple — voilà une confrontation (notamment en présence de notables) qui quand elle est concrète, coûte plus qu’on ne croit — ; tel autre sujet qui questionne le vrai coût, infini, de la grâce en comparaison de celui, bien moindre au fond, qu’indiquent pour symboliser la valeur de l’être de leurs patients psychanalystes, médecin — ou même à un tout autre plan, plombiers. Et l’on pourrait multiplier les exemples concernant la question du coût d’un vrai rapport avec Dieu, et la gêne de le mentionner. Comme aussi dire ce que sont prêts à payer les croyants des pays persécutés pour célébrer Dieu, à ce que, dans notre pays, on a accepté de payer aux temps des persécutions, aussi.
Quand on devient concret à ce point, celui du coût de la grâce, on risque toujours de se susciter une sourde résistance — sans compter celle qu’on sent en soi-même d’abord, sous la forme de la tentation : « nuance tout cela, arrondis l’Évangile, d’autant plus que tu te sens visé toi-même ». Une résistance qui se traduit de diverses façons : car on n’est attaqué que rarement de front à ce point-là. Cette résistance peut se traduire depuis des accusations de : « légalisme » à « trop compliqué » en passant par « trop simple », et par la question « où est l’Évangile dans tout cela ? ». Sous entendu : prêcher de la sorte n’est pas de l’Évangile !
Eh bien précisément l’Évangile est là et nulle part ailleurs ! Il ne nous rencontre que là. Ailleurs, il est abstrait, n’engage pas. Ce qu’a bien perçu l’homme de notre texte, d’où sa tristesse.
La grâce coûtera tout. Voilà ce que dit Jésus par ses propos à notre homme. Et c’est là ce que l’on évite en permanence, se contentant de l’Évangile comme scandale pour la raison — quand on aura dit les miracles et la résurrection — ; si encore on n’atténue pas même cela !
Mais le vrai scandale est plus que celui de la seule raison qui refuse ce qui n’est pas raisonnable. Le scandale de l’Évangile est en ce qu’il faut abandonner ! La parole de la croix, n‘est pas la peinture d’un crucifix. Prendre sa croix est suivre Jésus en abandonnant jusqu’à sa propre vie. On l’a à nouveau à la fin de notre texte, lorsque Jésus explique aux disciples ce qui s’est passé avec le riche triste. Tout abandonner, et cela concrètement…
Car les disciples ont compris l’enjeu : qui peut être sauvé, à ce compte ?
*
Revenons à notre homme. Il vit dans le mensonge de sa propre justice — apparente, quoique réelle. Il n'est dès lors pas libéré — non plus que de la dépendance des hommes, à commencer par le regard de ses proches. Il est, comme l'ont relevé Matthieu et Luc, un jeune homme, un perpétuel jeune homme, dont la "bar mitsvah" manque toujours de sa conséquence : la liberté.
L'homme frustré
L’homme est à présent face au Christ auquel il s'est adressé au départ, mais frustré. C'est qu'il n'est d'être à l'image du Christ, d'être vrai, que devant Dieu seul, seul bon. Et cela suppose, tôt ou tard, l'abandon de tout ce dont notre vie serait censée dépendre, à commencer bien sûr par les parents et tous les proches — Jésus le dira à ses disciples, et jusqu'à tout ce qui peut donner un statut social, et notamment par la richesse. Et là c’est concret. Que cela paraît difficile !
Mais il n'est en dehors de cela pas de liberté possible, pas de libération évangélique, pas d'être digne du Christ. Pas plus d'entrée dans le Royaume de Dieu qu'il n'est pour un chameau de passage à travers un trou d'aiguille. Impossible, donc, comme le remarquent les disciples.
Impossible aux hommes !… mais pas à Dieu. Encore le même retour : se placer sous son regard, hors du mensonge.
Sans quoi reste la tristesse d'être toujours dépendant, toujours frustré, de passer sa vie à s'en repartir tout triste.
Il faut en fait « abandonner père, mère, ses biens, etc., pour être digne de moi », dit Jésus. Cela pour mettre fin à la frustration de n'être jamais soi-même. Et Jésus l’a dit concrètement à l’homme triste : « tes biens ! » Car çà, c’est concret, pour lui. On sait en effet très bien qu’abandonner se proches ne veut pas dire partir au désert et les laisser se débrouiller. Ici l’abandon est en quelque sorte symbolique : par exemple se préparer à l’inéluctable. Comme pour sa propre vie : il faudra partir… Mais en son temps. Donc tout va bien pour le moment. Mais pour notre homme, Jésus a eu l’occasion de dire ce qu’il en est concrètement : la grâce gratuite te coûtera tout, tôt ou tard. Tu devras tout laisser, et donc le savoir, l’accomplir, dès maintenant. Ce à quoi tu veux t’engager en me posant ta question, celle du salut, je te dis à présent ce qu’il en est. Tu veux connaître le salut ? Mais ça va tout te coûter. Tout. Dieu ne te laissera rien. Alors va, vends tout, distribue tout.
« Ce salut est impossible », ont dit les disciples. « C’est vrai ! » répond Jésus. Alors, « comptez sur Dieu… Suivez son appel avec confiance, jour après jours, sachant que cela vous coûtera tout. » Tout !
Et cela nous vaudra de recevoir dès cette vie, au centuple ce qu'il nous a semblé si dur de lâcher. Cela coûte tout, jusqu'à la persécution : déjà celle de subir la moquerie, pour prix de n'être pas comme un mouton.
Il n'est pas facile de se résoudre à recevoir ce qui ressemble à sa propre mort, renoncer à toute possession ; mort à soi-même indispensable pour la naissance d'en haut, la naissance à la liberté.
Un monde nouveau
Alors seulement, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, peut advenir. Un monde de relations humaines basées sur la reconnaissance de l'autre pour lui-même, être créé selon l'image de Dieu manifestée en Christ. Où l’on voit que c’est bien là l’Évangile, ou sa réception concrète.
S’ouvre alors une réelle possibilité d'accueil du prochain (n’oublions pas, il est question des commandements dans ce texte) ; accueil du prochain, celui qui s’approche, tel qu'il nous est donné sous le regard de Dieu, tel qu'il est, un regard qui nous en dévoile la valeur infinie. Les proches, Jésus y revient avec ses disciples. Un prochain radicalement autre, personnellement à l'image de Dieu, c'est-à-dire irréductible à ce à quoi nous voudrions le limiter. Le fruit de ce que dit Jésus au riche : « distribuer ses biens aux pauvres ». Qu'elle est dure, la liberté !
*
Voilà tout un programme, et qui n'est pas facultatif — qui est le salut. Qui permet une réelle découverte de Dieu et de notre prochain ! Cette découverte de ce prochain, riche en Dieu face à nous-mêmes — à commencer par ces prochains que sont nos enfants, nos parents… —, et de nous-mêmes, ne se fera qu'à travers la rupture que le Christ opère entre eux et nous, entre nous et nous. Qu'à travers notre abandon à Dieu ! Et concrètement, il s’agit d’abord bel et bien, de nos biens, de tous nos biens.
R.P.,
Antibes, 15 octobre 2006
11:20 Ecrit par dans Dimanches & fêtes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14 octobre 2006
Lumière...
Lumière du monde
Louange :
Jésus dit : Moi, je suis la lumière du monde; celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. (Jean 8:12)
Confession du péché :
En chemin, Jésus voit un homme qui était aveugle depuis sa naissance.
Quelques-uns demandent: "Sommes-nous des aveugles, nous aussi?"
Jésus leur répond: "Si vous étiez aveugles, vous ne seriez pas coupables; mais comme vous dites: Nous voyons, vous restez coupables." (Jean 9 v.1 & 40-41)
Paroles de grâce :
Jésus Il dit à l’homme aveugle : "Va te laver à la piscine de l’Envoyé". L’aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait. (Jean 9 v. 7)
Volonté de Dieu :
Pendant qu’il fait jour, nous devons accomplir les oeuvres de celui qui m’a envoyé. La nuit s’approche, où personne ne peut travailler. (Jean 9 v. 4)
*
Jean 1, 1-9
1 Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.
2 Elle était au commencement avec Dieu.
3 Tout a été fait par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle.
4 En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes.
5 La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas accueillie.
6 Il y eut un homme envoyé par Dieu, du nom de Jean.
7 Il vint comme témoin pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui.
8 Il n’était pas la lumière, mais (il vint) pour rendre témoignage à la lumière.
9 C’était la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.
*
« Imagine des hommes dans un endroit souterrain, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés ; ils ne peuvent ni bouger ni voir ailleurs que devant eux : la chaîne les empêche de tourner la tête.
La lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin. Entre le feu et les prisonniers passe une route sur la hauteur : imagine au long de cette route un petit mur, un peu comme celui qui est devant un théâtre de marionnettes et au-dessus duquel on les fait bouger.
Imagine maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre en bois ou autre chose ; parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.
Voilà un étrange tableau et d'étranges prisonniers.
Penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d'eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?
Comment feraient-ils s'ils sont forces de rester la tête immobile durant toute leur vie ?
Et pour les objets qui défilent, auraient-il vu autre chose que leur ombre?
Eh bien, non !
Si ils parlaient de cela ensemble, est-ce qu’il ne prendraient pas pour des objets réels les ombres qu'ils voient ?
Si.
Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l'un des porteurs parlerait, est-ce qu’ils croiraient entendre autre chose que l'ombre qui passe devant eux ?
Non !
De tels hommes ne croiront vraies que les ombres des objets. Imagine maintenant ce qui leur arrivera si on les délivre de leurs chaînes et qu'on leur permette de voir la réalité. Qu'on détache l'un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser immédiatement, à tourner la tête, à marcher, à lever les yeux vers la lumière.
En faisant tous ces mouvements, il souffrira et l'éblouissement l'empêchera de bien voir ces objets dont tout à l'heure il voyait les ombres. Que crois-tu qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire qu'il n'a vu jusqu'alors que des ombres, mais qu'à présent, plus près de la réalité et tourné vers les choses réelles, il voit plus juste ?
Et si, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l'oblige à force de questions, à dire ce que c'est ? Ne penses-tu pas qu'il sera embarrassé ? Est-ce que les ombres qu'il voyait tout à l'heure ne lui paraîtront pas plus vraies que les objets qu'on lui montre maintenant ? Si on le force à regarder en pleine lumière, ses yeux n'en seront-ils pas blessés ? N'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu'il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu'on lui montre?
Si, probablement !
Et si on le fait sortir de sa caverne de force, qu'on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu'on ne le lâche pas avant de l'avoir traîné jusqu'à la lumière du soleil, est-ce qu’il ne souffrira pas vivement ? Est-ce qu’il ne se plaindra pas de cette brutalité ? Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière, pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?
Il ne le pourra pas, du moins pas tout de suite.
Il aura besoin d'habitude pour voir les objets en pleine lumière. D'abord, ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes.
Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière.
A la fin on peut imaginer, ce sera dans la lumière du soleil — non ses images réfléchies dans les eaux ou en quelque autre endroit — mais dans la lumière du soleil lui-même, qu'il pourra voir les choses telles qu'elles sont.
Sûrement !
Après cela, il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c'est lui qui détermine les saisons et les années, qui éclaire les choses dans le monde visible, et qui, d'une certaine manière, est la cause de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans la caverne. Alors, se souvenant de sa première demeure, de ce que l'on y enseigne, et de ceux qui furent ses compagnons de captivité, ne crois-tu pas qu'il se réjouira du changement et plaindra ces derniers?
Si, certes.
Et s'ils se décernaient entre eux des prix et des félicitations, s'ils avaient des récompenses pour celui qui saisissait de l’œil le plus vif le passage des ombres, qui se rappelait le mieux celles qui avaient coutume de venir les premières ou les dernières, ou de marcher ensemble,
et qui par là était le plus habile à deviner leur apparition, penses-tu que notre homme serait jaloux de ces distinctions, qu'il envierait ceux qui, parmi les prisonniers, sont honorés et respectés ? Ou est-ce qu’il ne préféra pas mille fois un pauvre et un serviteur, et souffrir tout dans la vraie réalité plutôt que de revenir vivre dans les ténèbres de son ancienne caverne ?
Je suis de ton avis, il préfèrera tout souffrir plutôt que de vivre de cette façon là.
Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s'asseoir à son ancienne place : n'aura-t-il pas les yeux aveuglés par les ténèbres en venant brusquement du plein soleil? Et s'il lui faut entrer de nouveau en compétition, pour juger ces ombres, avec les prisonniers qui n'ont point quitté leurs chaînes, dans le moment où sa vue est encore confuse et avant que ses yeux ne se soient remis (or l'accoutumance à l'obscurité demandera un temps assez long), n'apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu'étant allé là-haut, il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n'est même pas la peine d'essayer d'y monter?
Et si quelqu'un essaie de les délier et de les conduire en haut, et qu'ils puissent le tenir en leurs mains et le tuer, ne le tueront-ils pas ?
C’est bien probable.
Maintenant, il faut appliquer point par point cette image et comparer le monde que nous voyons au séjour de la prison et la lumière du feu qui l'éclaire, à la puissance du soleil.
Quant à la montée dans la région supérieure et à la contemplation de ses objets, si tu la considères comme la vraie vie, tu ne te tromperas pas, puisque tu désires la connaître. Dieu sait si elle est vraie.
La vraie vie, qui est lumière, est difficilement à imaginer, mais en la recevant, on découvrira la cause de tout ce qu'il y a de vrai et de beau en toutes choses ; ce qui, dans le monde visible, a donné la lumière de la vérité. » […]
« La Caverne de Platon », extrait et adapté de Platon, La République - Livre VII.
*
Jean 1, 10-18
10 La véritable lumière était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a pas connue.
11 Elle est venue chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçue;
12 mais à tous ceux qui l’ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom
13 et qui sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu.
14 La Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme celle du Fils unique venu du Père.
15 Jean lui a rendu témoignage et s’est écrié: C’est celui dont j’ai dit: Celui qui vient après moi m’a précédé car il était avant moi.
16 Et nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce,
17 car la loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ.
18 Personne n’a jamais vu Dieu; Dieu (le Fils) unique, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître.
*
Confession de foi :
Jésus vint alors trouver l’homme qui avait été aveugle et lui dit: "Crois-tu, toi, au Fils de l’homme?"
Et lui de répondre: "Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui?"
Jésus lui dit: "Eh bien! Tu l’as vu, c’est celui qui te parle."
L’homme dit: "Je crois, Seigneur" et il se prosterna devant lui. (Jean 9, v. 35-38)
R.P.,
KT, Antibes, 14.10.06
19:45 Ecrit par dans Pause caté | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09 octobre 2006
Alliance
Signe d’Alliance
Genèse 2, 18-24
18 Le SEIGNEUR Dieu dit: "Il n’est pas bon pour l’homme d’être seul. Je veux lui faire un soutien qui lui soit accordé."
[…]
21 Le SEIGNEUR Dieu fit tomber dans une torpeur l’homme qui s’endormit; il prit l’un de ses côtés et referma les chairs à sa place.
22 Le SEIGNEUR Dieu transforma le côté qu’il avait pris à l’homme en une femme qu’il lui amena.
23 L’homme s’écria: "Voici cette fois l’os de mes os et la chair de ma chair, celle-ci, on l’appellera femme car c’est de l’homme qu’elle a été prise."
24 Aussi l’homme laisse-t-il son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et ils deviennent une seule chair.
Hébreux 2, 9-18
9 Nous faisons une constatation: celui qui a été abaissé quelque peu par rapport aux anges, Jésus, se trouve, à cause de la mort qu’il a soufferte, couronné de gloire et d’honneur. Ainsi, par la grâce de Dieu, c’est pour tout homme qu’il a goûté la mort.
10 Il convenait, en effet, à celui pour qui et par qui tout existe et qui voulait conduire à la gloire une multitude de fils, de mener à l’accomplissement par des souffrances l’initiateur de leur salut.
11 Car le sanctificateur et les sanctifiés ont tous une même origine; aussi ne rougit-il pas de les appeler frères
12 et de dire: J’annoncerai ton nom à mes frères, au milieu de l’assemblée, je te louerai,
13 et encore: Moi, je serai plein de confiance en lui, et encore: Me voici, moi et les enfants que Dieu m’a donnés.
14 Ainsi donc, puisque les enfants ont en commun le sang et la chair, lui aussi, pareillement, partagea la même condition, afin de réduire à l’impuissance, par sa mort, celui qui détenait le pouvoir de la mort, c’est-à-dire le diable,
15 et de délivrer ceux qui, par crainte de la mort, passaient toute leur vie dans une situation d’esclaves.
16 Car ce n’est pas à des anges qu’il vient en aide, mais c’est à la descendance d’Abraham.
17 Aussi devait-il en tous points se faire semblable à ses frères, afin de devenir un grand prêtre miséricordieux en même temps qu’accrédité auprès de Dieu pour effacer les péchés du peuple.
18 Car puisqu’il a souffert lui-même l’épreuve, il est en mesure de porter secours à ceux qui sont éprouvés.
Marc 10, 2-16
2 Des Pharisiens s’avancèrent et, pour lui tendre un piège, ils lui demandaient s’il est permis à un homme de répudier sa femme.
3 Il leur répondit: "Qu’est-ce que Moïse vous a prescrit?"
4 Ils dirent: "Moïse a permis d’écrire un certificat de répudiation et de renvoyer sa femme."
5 Jésus leur dit: "C’est à cause de la dureté de votre cœur qu’il a écrit pour vous ce commandement.
6 Mais au commencement du monde, Dieu les fit mâle et femelle;
7 c’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme,
8 et les deux ne feront qu’une seule chair. Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair.
9 Que l’homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni."
10 A la maison, les disciples l’interrogeaient de nouveau sur ce sujet.
11 Il leur dit: "Si quelqu’un répudie sa femme et en épouse une autre, il est adultère à l’égard de la première;
12 et si la femme répudie son mari et en épouse un autre, elle est adultère."
13 Des gens lui amenaient des enfants pour qu’il les touche, mais les disciples les rabrouèrent.
14 En voyant cela, Jésus s’indigna et leur dit: "Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux.
15 En vérité, je vous le déclare, qui n’accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n’y entrera pas."
16 Et il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.
*
Le Christ partageant la chair des hommes (Héb) ; l’homme et la femme qui sont une même chair séparée et qui deviennent une seule chair (Gn et Mc) ; c’est le mot « chair » qui relie les textes que nous avons lus. Où il est question d’Alliance, au plus fort entre Dieu et les hommes, signifiée par une alliance entre l’homme et celle qu’il reconnaît comme chair de sa chair.
Alliance. Thème qui est au cœur de l’histoire biblique, qui nous présente l'amour de Dieu pour son peuple comme similaire à celui d'un homme et d'une femme. Du coup, un amour humain, qui fonde une Alliance — le mariage —, est appelé à dire en signe ce qu'est cette autre Alliance, l’Alliance que Dieu a scellée avec nous.
Cela nous fait accéder à une réalité spirituelle vaste, difficilement accessible à l'intelligence seule. L’image du couple : il s’agit — à travers une réalité toute quotidienne : l'amour dans ses aspects les plus concrets, — d’ouvrir à nos sens l’accès à des vérités d'une portée éternelle.
Nous sommes des êtres de chair, nos intelligences sont rivées à la matière par leurs instruments en cette vie, les instruments de nos cinq sens, par lesquels nous recevons les messages les plus spirituels — voire même le message de la parole de Dieu.
Êtres de sens, « comment entendront-ils si personne ne prêche ? » écrit l’Apôtre Paul de ses auditeurs. Le message éternel est communiqué aux oreilles de chair du croyant par l'Apôtre qui prêche. Et pour nous qui n'entendons plus les paroles de l'Apôtre, ce sont nos yeux, qui le lisent dans la Bible, qui font office de médiateurs de la Parole divine. Parole divine qui sera confirmée encore à nos sens par d’autres prédications, et au moyen des sacrements, l’eau du baptême, le pain et le vin, par l'intermédiaire de ces trois autres sens que sont le toucher, le goût et l'odorat, mais aussi encore la vue et l'ouïe.
Voilà donc un message qui est au-delà de nos sens, concernant un Dieu que nul n’a jamais vu, et que notre foi reçoit par l’intermédiaire de nos sens.
C'est la même chose sous d'autres termes que Jésus enseigne, lorsqu'il remercie Dieu de ce qu’il a dévoilé cela aux enfants (v. 13-16) : les vérités éternelles sont manifestées dans son Fils venu en chair ; vérités désormais accessibles à nos sens, aux êtres de chair que nous sommes.
Eh c’est encore ce que dit un mariage — d’où la réponse de Jésus à une question apparemment d’une autre nature : une question sur les dispositions de la Loi de Moïse concernant le répudiation. Une réponse à un tout autre plan : c’est la lecture que je vous propose de ce texte, comme tentative d’explication de ce que Jésus semble ne pas répondre à la question humaine et concrète qu’on lui pose. On lui parle mariage et répudiation, il répond Alliance : « que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni ». Ce qui renvoie à l’Alliance que Dieu scelle avec les êtres humains, dite à travers une alliance très concrète entre un homme et une femme.
*
Les vérités de l'éternité ! — voici qu'elles nous atteignent au cœur même de notre faiblesse, mais cela nous coûte, les recevoir nous coûte — l’abandon de ce que nous croyions savoir de nous —, comme cela coûte à Dieu. C’est l’image et l’enseignement de la venue en chair du Fils de Dieu. Cela nous coûte, comme cela coûte à Dieu.
Cela nous engage comme cela engage Dieu ; en fait, cela nous coûte tout, contre la grâce à bon marché, qui consiste à ne jamais s'engager en rien : abandon de nos illusions pour nous, abandon de la gloire célestes pour le Christ. Et c'est de cela que nous sommes témoins.
Dans les années 1930 et 1940, ce célèbre résistant allemand au nazisme, le pasteur Dietrich Bonhoeffer — un des deux plus célèbres témoins du XXe siècle, avec le pasteur Martin Luther King, de l’engagement concert, jusqu’à leur mort, pour la foi du Christ — Dietrich Bonhoeffer dénonçait ce qu'il appelait « la grâce à bon marché », laquelle se caractérise par ce qu'elle nous épargne les implications coûteuses de l'Évangile.
La grâce à bon marché voudrait nous épargner l'effort sérieux en vue de cet abandon de soi, voudrait nous épargner le travail réel qui est d'entrer dans la grâce du Christ, bref l’engagement de recevoir la Parole vraie de la vie éternelle, Parole vraie de ce qu'elle confronte vraiment le règne de l'illusion et du mensonge.
Eh bien, c’est là la réponse que Jésus donne — à côté de la question qui lui est posée sur la répudiation. Engagement — ici l’un envers l’autre. Signe — comme Dieu s’engage envers nous. Et signe de ce Dieu s’engage envers nous : ce dont Dieu seul est garant — au-delà de la faiblesse des hommes, qui est ce qu’elle est, et qu’il ne nie pas. Dieu s’engageant pour nous comme homme et femme deviennent ce qu’ils sont, une seule chair.
Notons donc que la question posée parle de la répudiation et pas du divorce — que Moïse a permis d’organiser. C’est ce dont a parlé Moïse. Ce n’est pas ce dont parle Jésus. Un peu comme quand on vient lui soumettre une question d’héritage. Il refuse de répondre. « Pour cela, voyez la Loi, qui rend les choses humaines. Moi je suis venu pour autre chose ».
Au-delà des questions concrètes d’organisation du quotidien (non que Jésus dédaigne ces question, mais pour cela il renvoie à Moïse) — au delà de ces questions, est celle de la grâce (la loi est venue par Moïse, la grâce et la vérité par Jésus, dit le prologue de Jean). La grâce est grâce qui coûte — qui coûte tout mais qui est grâce, gratuité, don miraculeux de Dieu — ; grâce qui coûte cependant, et là on retrouve le mot qui est au cœur de l’engagement du mariage : l'amour — qui fonde le don de Dieu.
*
Alors, n’imaginons pas ici je ne sais quelle notion tarte à la crème. L’amour par-ci, l’amour par-là. J’aime Dieu, mon conjoint, mon chien, le bifteck, et à tout prendre, la tarte à la crème.
Et pour agrémenter le tout, parlant de mariage (avant qu’on ne répudie l’autre) on se marie parce qu’on s’aime, comme une cerise sur le gâteau à la crème du repas qui suivra la cérémonie.
Eh bien, non, ce n’est pas une raison pour un mariage, sous peine de risquer de voir le gâteau en question se transformer en soufflet. À ce compte, qu’est-il besoin de se marier ? Non, on ne se marie pas parce qu’on s’aime, mais pour s’aimer. De même qu’on ne se marie pas parce qu’ « on va si bien ensemble ». Il est ici question de signe de l’engagement qui est celui de Dieu.
Une union, une Alliance, se scelle sur la base de ce que l’on se sait différents, radicalement différents. Ça vaut pour le couple, ça vaut entre Dieu et nous. Osons le dire, pas faits pour vivre ensemble, n’était-ce la grâce de Dieu. Rien de plus étranger qu’un homme et une femme. Soyons lucides : ceux qui sont mariés de le savent : les hommes et les femmes ne sont pas faits pour vivre ensemble. Trop différents ! Comme Dieu et homme !
D’où précisément, entre homme et femme, le mariage ; ce scellement qui ne peut concerner qu’un homme et une femme, deux êtres radicalement étrangers. Alors, on ne se marie pas parce qu’on se ressemble, mais parce qu’on est deux êtres radicalement différents ; et ainsi, sachant cela, on ne se marie pas parce qu’on s‘aime, mais pour s’aimer — un engagement, qui coûte.
Radicalement étrangers, venant de deux mondes radicalement étrangers, serait-on voisins de palier ; bref : homme et femme ; on est conscient qu’on est en train de faire naître un monde nouveau, fruit de ces différences.
D’où rupture de chacun d’avec ce qu’il fut. Et cela, c’est difficile. Difficile comme un accouchement l’est pour une mère. Et pourtant, c’est par là que le monde se crée. Le monde n’est fécond que de ses différences.
*
Exactement comme l’union, l’Alliance entre Dieu et les hommes, finalement scellée en Jésus Christ Dieu et homme, fils de Dieu venu en chair. Apparemment l’Alliance de la carpe et du lapin ! Impossible ! Mais ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu.
Et devient indispensable à l’homme : c’est aux enfants d’Abraham que le Christ vient ainsi en aide, dit l’Épître aux Hébreux, et pas aux anges, intelligences pures, exemptes de la chair.
Ainsi en Jésus, Dieu s’est uni à l’humanité, sorte de mariage — une Alliance — pour une seule chair, de sorte que désormais, l’homme ne peut pas séparer ce que Dieu a uni. Et ça c’est le salut, pourvu que nous y entrions, car il n’est point question ici, ion l’a compris de grâce à bon marché.
Voilà une Alliance qui coûte tout aux deux parties. Un abandon. Qui a tout coûté à Dieu, en Jésus devenu vrai homme, jusqu’aux épreuves des hommes. Et qui nous coûtera tout : celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui l’abandonne la trouve pour l’éternité.
R.P.,
Vence,
dimanche 8 octobre 2006
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02 octobre 2006
Entre Roch Hashanah et Yom Kippour
« QUI N’EST PAS CONTRE NOUS
EST POUR NOUS »
Nombres 11, 25-29
25 Le SEIGNEUR descendit dans la nuée et lui parla; il préleva un peu de l’esprit qui était en Moïse pour le donner aux soixante-dix anciens. Dès que l’esprit se posa sur eux, ils se mirent à prophétiser, mais ils ne continuèrent pas.
26 Deux hommes étaient restés dans le camp; ils s’appelaient l’un Eldad, l’autre Médad; l’esprit se posa sur eux — ils étaient en effet sur la liste, mais ils n’étaient pas sortis pour aller à la tente — et ils prophétisèrent dans le camp.
27 Un garçon courut avertir Moïse: "Eldad et Médad sont en train de prophétiser dans le camp!"
28 Josué, fils de Noun, qui était l’auxiliaire de Moïse depuis sa jeunesse, intervint: "Moïse, mon seigneur, arrête-les!"
29 Moïse répliqua: "Serais-tu jaloux pour moi? Si seulement tout le peuple du SEIGNEUR devenait un peuple de prophètes sur qui le SEIGNEUR aurait mis son esprit!"
Marc 9, 38-41
38 Jean lui dit: "Maître, nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom et nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas."
39 Mais Jésus dit: "Ne l’empêchez pas, car il n’y a personne qui fasse un miracle en mon nom et puisse, aussitôt après, mal parler de moi.
40 Celui qui n’est pas contre nous est pour nous.
41 Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau parce que vous appartenez au Christ, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense.
*
Entre les fêtes juives de Roch Hashanah (le nouvel an juif 5767 – le 23 septembre) et Yom Kippour (le grand pardon – ce 2 octobre) voici le dimanche proposé par les Églises chrétiennes pour approfondir nos relations avec le judaïsme.
Moïse est découragé. Être le pasteur d’un peuple « réboussié » comme ça, il n’en peut plus !
Ce à quoi Dieu avait répondu (v.23) : « Crois-tu que j’ai le bras trop court ? Tu vas voir maintenant si ma parole se réalise ou non pour toi. » Une parole qui va se réaliser d’une façon qui peut sembler étrange : Moïse va recevoir des coopérateurs, et donc perdre, apparemment, un peu de son prestige. Cela n’échappera pas à Josué, on va le voir.
Le passage que nous avons lu est donc le moment suivant, où Dieu donne ces coopérateurs à Moïse. C’est certes Moïse qui les choisit, usant naturellement de son discernement — mais c’est Dieu qui les qualifie, en leur donnant de son Esprit pour les envoyer en mission. Cela correspond un peu à ce que l’on appelle dans la tradition réformée appel externe, adressé par les hommes, par l’institution — ici par Moïse — ; et appel interne, appel de Dieu, seul qualifiant, même si le premier, externe, est indispensable — comme une voix qui porte l’appel de Dieu.
Dieu avait dit : « Rassemble-moi soixante-dix des anciens d’Israël, tu les amèneras à la tente de la rencontre, je prélèverai un peu de l’Esprit qui est sur toi pour le mettre en eux... » Ceux qu’on appelle les « anciens » du peuple sont des hommes en position de responsabilité, parmi les plus âgés. Le mot « anciens » a donné aussi bien sénateur (selon le latin senior, ancien) que presbytre (selon le grec, transcrit par « prêtre » mais aussi par « conseiller presbytéral »). Moïse fait donc une liste de soixante-dix anciens, et les convoque à la Tente de la Rencontre, c’est-à-dire la Tente qui abritait l’Arche d’Alliance, qui est dressée hors du campement où demeure le peuple. Désormais il sera donc entouré d’une sorte de sénat ou de conseil presbytéral.
Sur les soixante-dix anciens choisis par Moïse pour aller à la Tente de la rencontre, hors du camp, deux, Eldad et Medad, n’y vont pas, mais restent dans le campement. Le texte ne dit pas si c’est par mauvaise volonté, ni si cette désobéissance signifie une réticence par rapport à Moïse.
Quoi qu’il en soit, ce qui va suivre va montrer à quel point Moïse ne s’est pas trompé, ou à quel point il est inspiré, doué de l’Esprit de Dieu, parce que ces deux-là s’avèrent bel et bien être appelés et qualifiés par Dieu — et s’ils ont, peut-être, résisté à Moïse, ils ne sauraient résister à Dieu ; et bon gré mal gré, ils prophétiseront, fût-ce au milieu le campement.
Et Moïse, le texte permet de le supposer, le sait bien. Peut-être lui ont-ils, apparemment, résisté à lui, mais au fond, il sait qu’il s’agit de bien autre chose. Quiconque a connu la vocation, l’appel de Dieu et a répliqué d’abord : « pourquoi moi ? » — le sait bien. Et Moïse lui même n’a-t-il pas d’abord répondu à Dieu l’envoyant en Égypte — « pourquoi moi ? Envoie quelqu’un d’autre de plus doué, plus compétent, etc. » Vous vous souvenez.
Dans notre texte, Dieu fait comme il avait dit : il « prélève une part de l’Esprit qui reposait sur Moïse, pour le donner aux soixante-dix anciens ». Manière imagée de dire que, désormais, les anciens sont en mission autour de Moïse et donc que l’Esprit du Dieu qui les a appelés, qui les a vraiment appelés lui-même, ce don de l’Esprit en est le signe — l’Esprit les accompagne, et les précède.
Ce qui, en outre, confirme le discernement de Moïse qui les a lui-même choisis. Y compris les deux réfractaires restés au camp : ils reçoivent eux aussi l’Esprit pour être à même de remplir leur mission.
Le comportement d’Eldad et Medad n’est pas du goût de tout le monde ; quelqu’un se précipite pour avertir Moïse : « Eldad et Medad sont en train de prophétiser dans le camp ! » Et là, on assiste à deux réactions diamétralement opposées : Josué, le fidèle serviteur de Moïse, veut défendre les prérogatives de son maître. Il est anormal que ceux qui ont désobéi ou à tout le moins ont fait preuve d’indépendance soient quand même au bénéfice de l’Esprit.
Et Josué de s’affoler un peu : « Moïse, mon maître, arrête-les ! » Réflexe d’inquiétude qui signifie aussi : « au secours, nous perdons le contrôle ! Nous ne maîtrisons plus rien ! »
Moïse, lui, ne s’en fait manifestement pas : il sait. On peut même imaginer qu’il se souvient de sa propre vocation, qui on l’a dit, ne s’est pas faite non plus sans difficultés. « Pourquoi moi ? »
Quant à l’inquiétude de Josué pour les prérogatives de son maître — en choisissant de s’entourer de soixante-dix Anciens, Moïse savait de toute façon qu’il acceptait de ne plus tout maîtriser.
Et il s’en réjouit. D’autant plus qu’à présent, l’Esprit du Seigneur accompagne de toute façon Eldad et Medad. On a entendu la réponse de Moïse : « Serais-tu jaloux pour moi ? Si seulement tout le peuple du Seigneur devenait un peuple de prophètes sur qui le Seigneur aurait mis son Esprit ! »
Et oui, il a bien compris aussi cet aspect du malaise de Josué. Perdant un peu de la lourdeur de sa tâche, Moïse va perdre aussi un peu de son prestige personnel. Et — la chose est importante — il s’en réjouit.
Quelques versets plus bas, le même livre des Nombres précise : « Moïse était un homme très humble, plus qu’aucun homme sur la terre. » (Nb 12, 3). Nous venons d’en avoir la preuve : il se réjouit sincèrement de ne plus être seul à porter le poids de la charge du peuple, et de ne plus avoir — en quelque sorte — le monopole de l’Esprit et le prestige qui s’ensuit.
Et ce faisant, Moïse, accomplissant cet aspect essentiel de sa vocation, se fait annonciateur du Royaume. Ce qui n’échappera pas à ses héritiers spirituels.
70 anciens — qui deviendront le signe de la responsabilité partagée, puis de l’avancée du Royaume ; l’un n’allant pas sans l’autre. Savez-vous que, selon le Targoum, cette version ancienne, araméenne et paraphrasée de la Bible, Eldad et Medad, dans leurs prophéties que la Bible ne retransmet pas, ont annoncé la délivrance finale d’Israël et la résurrection des morts ?
Intuition tout à fait justifiée, comme vérifiée en anticipation par l’Histoire : les 70 anciens deviendront en effet la préfiguration de toutes les étapes vers le Royaume. Ils deviendront le modèle du sanhédrin, en quelque sorte témoin de la parole de Moïse et de sa loi au sein du peuple. Puis ils donneront leur titre, 70 — septante — à la version de la Bible destinée à tous les peuples, la traduction grecque du même nom : Septante.
Puis 70 disciples seront choisis par Jésus pour préfigurer en Israël la prochaine mission universelle de l’Église. Toujours l’élargissement de la promesse à tout l’univers, toutes les nations.
Écho à l’événement, la prophétie bien connue de Joël : « Après cela, je répandrai mon Esprit sur toute chair ; Vos fils et vos filles prophétiseront, Vos anciens auront des songes, Et vos jeunes gens des visions » (Jl 3, 1). On sait que c’est cette prophétie qui sera reprise au livre des Actes, lors de l’événement de Pentecôte, premier signe décisif de l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations. Écho encore à Ésaïe : mon Esprit couvrira la terre comme l’eau couvre le fond des mers.
Voilà une prophétie qui est bien celle de la perte contrôle, de notre perte de contrôle. Dieu seul prend l’initiative. C’est ce qui doit advenir, c’est le sens de ce que fonde la mission de Moïse. Moïse s’y opposerait ? Impensable.
Et pourtant, quelle tentation, si l’on voit (dans le texte de Marc que nous avons lu) que ce sera encore celle des disciples de Jésus, dont la vocation spécifique est pourtant d’amener à la concrétisation de cet élargissement de l’Alliance scellée avec Moïse. Nous avons entendu l’Évangile de Marc : « Jean dit à Jésus : "Maître, nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons en ton nom et nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas." »
Mais que l’on sache, l’expulsion des idoles qui rendent captifs — idoles, séréïm et hébreu, démons (daïmonia) en grec — cette libération pour vivre dans la liberté de l’Esprit de Dieu est la vocation donnée dès le Sinaï ? Mais qu’elle est prégnante la tentation de se vouloir propriétaires de la parole libératrice : « nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas » — bref parce qu’il n’était pas membre de la même Église que nous… propriétaires exclusifs du don de Dieu !
Même tentation que celle de Josué : « ils prophétisent sans être avec toi, là où c’était prévu, au Tabernacle ; fais-les donc taire. » — « Nous avons cherché à l’en empêcher parce qu’il ne nous suivait pas ».
Même réponse de Moïse et de Jésus : « Ne l’empêchez pas. » C’est ainsi que la promesse du Royaume fait son chemin, qui fera dire à Paul : « nous avons tous été baptisés dans un seul Esprit en un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit » (1 Co 12, 13).
En ce dimanche des relations avec le judaïsme, entre Rosh Hashanah (le nouvel an juif) et Yom Kippour (le grand pardon), Dieu appelle chacun d’entre nous, juifs et chrétiens, il appelle chacun dans l’héritage du Dieu d’Abraham, à entendre cette vocation qui nous est commune, chacun son rôle, et envoyés par l’Esprit de Dieu qui souffle où il veut pour l’espérance et la promesse de son Royaume. Dieu appelle chacun de nous individuellement aussi à discerner quelle est la tâche qu’il nous confie dans ce grand œuvre : l’avènement de cieux nouveaux et d’une terre nouvelle où la justice habitera.
Et cela vaut au-delà même de nos communautés respectives : « qui n’est pas contre nous est pour nous », rappelle Jésus. Nul n’est de trop dans ce grand projet, quelles que soient de notre part les réticences à de ceux que nous voudrions empêcher. Et aucun geste n’est méprisable : « Quiconque vous donnera à boire un verre d’eau ne l’aura pas fait en vain » !…
Comme Eldad et Medad, Dieu nous appelle aujourd’hui. Tâchons donc de faire nôtre, en sortant vers Dieu plutôt que de rester dans le camp, cette vocation qui est la nôtre, pour que nous l’accomplissions avec la joie de la promesse qu’elle porte.
R.P.
Antibes,
1er octobre 2006
08:20 Ecrit par dans Dimanches & fêtes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18 septembre 2006
Pierre lui répond…
« Tu es le Christ »
Marc 8, 27-27 :
27 Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages voisins de Césarée de Philippe. En chemin, il interrogeait ses disciples: "Qui suis-je, au dire des hommes ?"
28 Ils lui dirent : "Jean le Baptiste ; pour d'autres, Élie ; pour d'autres, l'un des prophètes."
29 Et lui leur demandait : "Et vous, qui dites-vous que je suis ?" Prenant la parole, Pierre lui répond : "Tu es le Christ."
30 Et il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne.
31 Puis il commença à leur enseigner qu'il fallait que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu'il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite.
32 Il tenait ouvertement ce langage. Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander.
33 Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre ; il lui dit: "Retire-toi ! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes."
34 Puis il fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive.
27 En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera.
*
Point du jeu de mot : « tu es Pierre et sur cette pierre... » chez Marc ; seule une confession qui marque ce que souligne la 1ère épître de Pierre : la pierre, c’est le Christ. Et l' « apostolicité » (pour reprendre le terme du credo « Église apostolique ») — l’ « apostolicité », c’est-à-dire la fidélité à ce que l'Église est fondée par les Apôtres — l’ « apostolicité » de l'Église, donc, est sa fidélité au message des Apôtres avec en son cœur, cette pierre d'angle de l'Église : le Christ, et la confession qui la fonde — « tu es le Christ ». Et en aucun cas n'est légitimée l'annexion de la succession de Pierre par le seul fait de résider dans une ville où il est peut-être mort !
Et si c'est le cas, s'il y est mort, c'est, justement, comme un esclave, à l'image de son maître crucifié : il n'a pas régné, ni comme un empereur, ni même comme un roi ou un chef quelconque, ni a fortiori comme chef militaire, ni à plus forte raison encore comme le plus absolutiste et donc le plus disqualifié des monarques se réclamant du plus humble — dans ce qu’on a appelé la chrétienté. Que peut-il y avoir en effet de plus disqualifiant dans selon le propos du Christ que la prétention à l'infaillibilité ?!
Ce qui n’empêche évidemment pas l’évêque de Rome d’être entendu — quand il questionne, je le précise comme protestant, plus que quand il décrète ! C’est ainsi que si l’évêque de Rome, même lui, si mal placé soit-il — pourrait-on dire —, me demandait des comptes sur l’attitude insupportable de Luther à l’égard des juifs par exemple — il m’appartiendrait de les donner. Et je le répète, aussi mal placé soit-il pour poser ces questions. Et si au lieu de donner les explications demandées, ou la formulation d’une demande de pardon, s’il n’y a pas d’excuse ; si au lieu de cela je me contentais de hausser le ton et de faire des menaces — et bien, je serais en train d’amener de l’eau au moulin de celui qui me questionnerait. Tout ça pour dire, au-delà de l’actualité — suivez mon regard —, qu’un protestant, lisant ce texte de Marc, considère le pape comme n’étant pas plus qu’un homme, et pas moins qu’un homme — comme tous les hommes, fussent-ils prophètes. Comme Pierre, à qui seul s’adresse Jésus dans ce texte (et pas à de supposés «successeurs»), Pierre qui lui non plus n’était pas infaillible. Un seul, le Christ, est la Parole-même de Dieu faite homme.
Sachant cela, venant de confesser le Messie, Pierre, lui, est à une distance infinie de prétentions à l’infaillibilité — fût-elle ponctuelle et occasionnelle —, lui qui voudrait cependant pour son maître qu’au moins il ne connaisse pas une mort de scélérat !
Allez ! Peut-être même espère-t-il même pour lui un règne de roi ! — il vient de dire qu’il est le Christ, le Messie, le roi, donc. Lui qui voudrait donc pour son maître au moins autre chose qu’une mort ignoble, et pourquoi pas ce qui lui revient, le règne des rois — plutôt que cette mort —, lui, Pierre, se fait tout de même pour cela traiter de satan !
Cela parce Pierre — lui-même — a donc dérapé ! On n’en est pourtant pas encore aux exorbitances de ceux qui se réclameront de lui !
Et Jésus d'en appeler à la croix par laquelle seule on peut le suivre ! Et jamais par la force militaire — par laquelle, entre autres, Pierre voudrait le défendre.
Certes, pourtant, on est loin de cela, comme des pontifications — parfois même infaillibles, qui plus est ! — dont on s’autorisera au nom de Pierre. Étrange !
Jésus, nous dit le texte, « fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit : "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive » (Mc 8, 34).
Comme Simon de Cyrène aidait Jésus à porter la sienne (Mc 15, 21), il nous appartient de prendre notre part de celle à qui elle est aujourd'hui si durement imposée.
Pour l’heure, « il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne » (v.30). De quoi s'agit-il ? Pierre vient de reconnaître en lui le Messie — le « Christ » selon le mot grec choisi ici et qui indique l’universalité de la position messianique de Jésus.
« Il leur commanda sévèrement de ne parler de lui à personne » (v.30). Jésus a-t-il peur pour lui-même, redoute-t-il les menaces que feraient peser sur lui la diffusion d'une telle nouvelle ? Il n'en est rien : Jésus est à la veille de sa dernière montée à Jérusalem et le verset suivant, suite auquel il rabroue Pierre, convainc qu'il en sait l'issue.
Il l'annonce à ses disciples : il sera mis à mort, et n'a pas l'intention d'y échapper ; et il invitera les disciples à sa suite. Alors pourquoi ce secret sur ce que vient confesser Pierre ? — qu’il est le Christ.
C'est qu'il est des mots, comme celui-là, qui sont chargés de préjugés et de passion. Des mots qui, ce faisant, déforment dans les bouches coupables de méchanceté, ou simplement d'inconscience, ce qu'ils étaient chargés de signifier.
« Tu es le Christ », dit Pierre. À dessein sans doute — pour bien marquer que la fonction messianique est plus large que ce que voudraient certains — on a donc le terme en grec, « Christ », traduction étrangère de l’hébreu ou araméen « Messie ».
Jésus est bien le Messie d'un Royaume universel. Voilà aussi pourquoi il refuse de voir publier sa messianité. Il a suffisamment de difficultés comme ça avec les quiproquos incessants ; inutile d'en rajouter — en l’occurrence avec les Romains. Et on sait que ce sera bien le motif de sa crucifixion : concurrence avec César — car les crucifieurs « n’ont de roi que César » ! — qui se verra bientôt doté du pouvoir militaire d’étendre la foi ! Comme si c’était possible !
Quant à Jésus, nulle crainte dans sa prudence. Il le sait : sa fidélité au message universel de l'amour de Dieu lui vaudra la mort, et la fera risquer à quiconque lui sera fidèle. Jésus invite alors les siens, son peuple, même au cœur des quolibets, à n'avoir pas honte de ses paroles, celles de l'amour de Dieu pour tous les hommes.
Nulle crainte dans son refus de cette publicité-là. Encore une fois, ce n’est pas qu’il cherche en évitant ce quiproquo à éviter sa crucifixion — mais que l’on ne se méprenne pas sur la nature de son règne !
Ce que d’aucuns considèreront — prétexte pour sa mort — comme concurrence avec César, est insoutenable ! C’est comparer un limaçon fût-il empereur de l’univers — le fût-il même infailliblement — à celui dont le nom est au-dessus de tout nom (même s’il ne paie pas de mine aux yeux de l’empereur prétendu de l’Univers, César, de ses sbires et autres dispensateurs de courbettes — même si c’est lui qui se présente comme « un ver et non un homme »).
C’est ce genre de comparaison qui ne sont pas à la mesures qu’il s’agit de fuir. C’est la confusion qui pourrait naître de la diffusion du terme « Christ » que Jésus veut éviter. Bref, si « Christ » ne veut dire, comme on risque de l’entendre, que concurrent de César — eh bien, traiter Jésus de Christ, en ce seul petit sens, relève de la diffamation !
*
Il est le Christ, roi de l’Univers en un sens d’une toute autre ampleur, qui réduit les palais de César au rang d’une tanière. Cela dit, il est « Christ », comme le confesse Pierre, roi de l’Univers. Oui.
En un sens qui est que le Nom imprononçable se dévoile ici en son porte-parole comme étant effectivement insaisissable au point que le règne de son représentant ne peut qu’être tu à son tour.
Il en résulte que le Christ n’est la propriété d’aucun peuple, d’aucune Église. Il est le Fils de Dieu, le sauveur de l’univers — le seul sauveur, et c’est pourquoi, « qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile, la sauvera. »
C’est de la sorte qu’il nous appelle à venir à lui, lui seul — qui que nous soyons, et comme nous sommes — aujourd’hui, maintenant !…
R.P.,
Antibes,
17 septembre 2006
09:05 Ecrit par dans Dimanches & fêtes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10 septembre 2006
Ephphata...
Ephphata : ouvre-toi
Ésaïe 35, 4-7
4 Dites à ceux qui ont le cœur troublé : Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c'est la vengeance qui vient, la rétribution de Dieu. Il vient lui-même vous sauver.
5 Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s'ouvriront.
6 Alors, le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe.
7 La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif en sources jaillissantes. Dans le repaire où gîte le chacal, l'herbe deviendra roseau et papyrus.
Jacques 2, 1-5
1 Mes frères, ne mêlez pas des cas de partialité à votre foi en notre glorieux Seigneur Jésus Christ.
2 En effet, s'il entre dans votre assemblée un homme aux bagues d'or, magnifiquement vêtu ; s'il entre aussi un pauvre vêtu de haillons ;
3 si vous vous intéressez à l'homme qui porte des vêtements magnifiques et lui dites : "Toi, assieds-toi à cette bonne place" ; si au pauvre vous dites : "Toi, tiens-toi debout" ou "Assieds-toi là-bas, au pied de mon escabeau",
4 n'avez-vous pas fait en vous-mêmes une discrimination ? N'êtes-vous pas devenus des juges aux raisonnements criminels ?
5 Écoutez, mes frères bien-aimés ! N'est-ce pas Dieu qui a choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour les rendre riches en foi et héritiers du Royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment ?
Marc 7, 31-37
31 Jésus quitta le territoire de Tyr et revint par Sidon vers la mer de Galilée en traversant le territoire de la Décapole.
32 On lui amène un sourd qui, de plus, parlait difficilement et on le supplie de lui imposer la main.
33 Le prenant loin de la foule, à l'écart, Jésus lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue.
34 Puis, levant son regard vers le ciel, il soupira. Et il lui dit : "Ephphata", c'est-à-dire : "Ouvre-toi."
35 Aussitôt ses oreilles s'ouvrirent, sa langue se délia, et il parlait correctement.
36 Jésus leur recommanda de n'en parler à personne : mais plus il le leur recommandait, plus ceux-ci le proclamaient.
37 Ils étaient très impressionnés et ils disaient : "Il a bien fait toutes choses ; il fait entendre les sourds et parler les muets."
*
Ephphata : ouvre-toi. La reprise par notre texte de l'araméen dans lequel Jésus prononce ces paroles n'est sans doute pas indifférente. Parole de Création. « Ephphata, Ouvre-toi » : derrière l'ouverture du sourd-muet, ou sourd-bègue, vers le monde extérieur, c'est aussi l'ouverture vers le Royaume qui s'annonce, et dont Jésus est porteur. Ouverture, comme un commencement, comme on nomme « Ouverture » le début d'une œuvre musicale ou littéraire. Ephphata : une nouvelle étape, un nouveau chapitre, une nouvelle création : au récit de la création de la Genèse : « Dieu vit que cela était bon » — ici : Jésus « a bien fait toutes choses » (v.37). Une nouvelle naissance s'ordonne pour le sourd-muet, ou le sourd-bègue, comme l’on peut traduire, qui devient ainsi, lui incapable de s’exprimer jusque là, comme notre porte-parole, le témoin du Royaume qui nous est promis, et que porte Jésus. Ouverture.
Et face à l'ouverture opérée par Jésus, ce qui ferme. Les trois textes d'aujourd'hui ont affaire à la même chose : la dignité, ce qui ouvre ; et ce qui lui porte atteinte, qui ferme. Que ce soit la maladie, l'infirmité ou la pauvreté. L'anti-Création ; l’anti-Royaume.
Le prophète Ésaïe promet un Royaume, une création enfin achevée, d'où sont bannies toutes les atteintes à la dignité. Il n'y a pas d'autre Royaume de Dieu que celui-là. « Dites à ceux qui ont le cœur troublé : Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu : c'est la vengeance qui vient, la rétribution de Dieu. Il vient lui-même vous sauver. Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s'ouvriront. Alors, le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe. » (És 35, 4-6).
C'est à ce texte que renvoie Jésus guérissant le sourd-muet : « les oreilles des sourds s'ouvriront [...] la bouche du muet criera de joie ». Nouvel acte de création, ses doigts creusent les oreilles, sa salive anime la langue figée : bref, la glaise s’anime du souffle de Dieu qui la façonne. Jésus est celui qui fait venir le Royaume, y compris par ses miracles. C'est encore ce dont témoignent les Apôtres et ceux qui avec eux ont reçu ce don-là. C'est aussi ce dont sont appelés à témoigner tous ceux qui se réclament du Christ, en référence aux mêmes prophéties, quand bien même ils n'ont pas reçu de dons miraculeux, spectaculaires, ou simplement brillants.
C'est un témoignage auquel nous sommes tous appelés, et auquel renvoie l'Épître de Jacques : « N'est-ce pas Dieu qui a choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour les rendre riches en foi et héritiers du Royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment ? » (Jc 2, 5).
*
La vraie richesse n’est peut-être pas où l’on croit. Les dispositions les plus humbles peuvent être les plus remarquables dans le Royaume. Ici s’ouvre un carrefour tout aussi remarquable : ce qui ouvre vers le Royaume n’est pas ce qui brille et qui ouvre toutes les autres portes (avec pour symbole la richesse et l’or pour symbole à son tour de sa brillance). Or, quant au Royaume, ce qui brille peut fermer. Les dons propres à ouvrir sont anodins aux yeux aveugles à la Vérité. Jésus demande le silence après son miracle : le côté spectaculaire peut fermer là où lui, entend ouvrir.
Ce qui ouvre est ce qui établit en dignité, qui dévoile la dignité cachée, jamais ce qui écrase. Contre toutes les pauvretés, tous les mépris — y compris, mais pas seulement, la pauvreté en argent, qui bien sûr vaut à sa victime le mépris. C'est de ce mépris-là que Jacques parle en premier, nous l'avons entendu. Si, comme Jésus, méprisé, le pauvre par excellence (« celui, dit la Bible, qui pour nous s'est fait pauvre, de riche qu'il était ») ; si, tout comme ce Jésus est le prince du Royaume, le Royaume est destiné aux pauvres aux yeux du monde, comme dit Jacques, il nous appartient à tous d'ouvrir les yeux et de savoir que la dignité n'est pas dans le clinquant, dans ce qui se voit ou qui ambitionne d’exiger des égards.
La dignité est dans la considération que Dieu porte — cela sur les plus apparemment misérables : le sourd-muet, l’aveugle-né, le pauvre de Jacques.
Nous l’avons lu : « s'il entre dans votre assemblée un homme dont la belle tenue annonce que "ce n’est pas n’importe qui" ; s'il entre aussi un pauvre mal vêtu, qui lui, du coup, a tout de "n’importe qui" ; si vous vous intéressez à l'homme resplendissant et lui dites : "assieds-toi ici bien confortablement" ; si au pauvre vous dites : "pour toi, il doit y avoir de la place par-là…" » (Jc 2, 2-3).
… Faire cela, avise sa lettre, est exactement se mettre en travers de ce qu'a fait Jésus pour l'avancement du Royaume. Fermer là où lui, ouvre. Peut-être est-ce pour cela qu'il tarde tant à venir, ce temps du bonheur annoncé il y a deux mille ans et plus par les prophètes.
*
Alors bien sûr, compte tenu des réalités économiques différentes à l’époque de Jacques et à la nôtre, les choses ne se passent plus littéralement comme dans son Épître. Et puis l’échelle des valeurs, les lieux où l’on brille aussi, ne sont plus les mêmes. On n’est plus au temps, pas si lointain, où les premiers bancs des lieux de culte, places réservées, portaient les noms des familles les mieux loties — ou au temps, pas si lointain non plus, où le suffrage censitaire était de règle, et où en conséquence ne pouvait accéder au statut de notable d’Église que ceux qui payaient assez d’impôts ; ce qui faisait dire à un prédicateur du XIXème siècle qu’à cette époque, Jésus n’aurait pas pu être conseiller presbytéral.
Il ne s'agit évidemment pas de jeter la pierre à quiconque de ceux qui nous ont précédés. Seules les apparences ne sont plus les mêmes : plus de plaques pour réserver des bancs dans les lieux de culte, que la plupart de ceux qui brillent ont désertés, puisque ce n'est plus censé être à la mode (et je ne parle pas spécialement des riches d’argent — mais sûrement des riches en postures) ; bijouterie ou habillements sont peut-être (?) moins signifiants — aujourd’hui, on parlerait plutôt de voitures de luxe — ; cela dit, la pratique que dénonce Jacques, elle, sous d’autres formes, s'est maintenue.
*
Car aujourd’hui comme hier, il s’agit d’être riche, beau, en bonne santé et intelligent. C’est mieux que d’être pauvre, mal foutu (sourd-muet !) et stupide, ou aveugle. Bref, mieux vaut être riche en estimes diverses : par exemple, dans l’air du temps ; une chose très évidente : les vedettes du show-biz ou de la politique, ou même du show-biz religieux. Jugés dignes de tous les égards — les uns qui ont belle allure ou qui chantent bien, les autres qui parlent bien, mais parfois pour ne rien dire ; et puis ceux qui sont canonisés par avance — ; égards parfois mérités, mais qui pas plus qu'aux temps bibliques ne rajoutent à la dignité devant Dieu, non plus que cela ne l'enlève à ceux qui en sont privés (mais à quoi n’est-on pas prêt pour être remarqué, genre « passer à la télé », lieu des courbettes médiatiques, qui humilient ceux qui en sont exclus !).
Jésus, lui, ouvre : les yeux, les oreilles, les voix… Et demande de ne pas le publier ! Mais en vain : déjà alors, que ne faisait-on pas pour passer dans la gazette du temps !
*
Allons un peu plus loin ici, avec cette question : et si Jésus nous disait, lorsqu’il refuse la publicité pour sa gloire, que le riche aussi, entrant dans la synagogue de Jacques (c’est le mot traduit par « assemblée »), ou dans un de nos temples, y cherche confusément un havre de discrétion ! Qu’il est fatigué des courbettes dont on l’a gavé toute la semaine, et que quelque chose au fond de lui n’a pas envie que ça recommence le dimanche. S’il avait finalement un désir enfoui de se retrouver tel qu’il est en vérité, devant Dieu, loin du portrait de lui-même que lui infligent les "paparazzi" de tous poils ? — et découvrir enfin que la liberté de l’Évangile peut lui permettre de n’être plus l’oppresseur, malheureux, que dénonce Jacques.
Tandis que le pauvre, ou le mal-foutu, lui, au contraire, espère quitter le regard de dédain qui lui colle à la peau comme ses hardes, pour se retrouver lui aussi tel qu’il est en vérité, devant Dieu. Bref, quand Jésus regarde chacun tel qu’il est en vérité, il ouvre le Royaume promis par Ésaïe, où chacun est vrai devant Dieu. Quand l’attitude que dénonce Jacques persiste à regarder les apparences, selon l’habitude, elle déçoit peut-être aussi bien le riche que le pauvre. Et l’habitude colle à la peau comme les haillons du pauvre.
*
Tout cela nous dit peut-être pourquoi le Royaume de Dieu semble si lointain : c'est que le Royaume ne marche pas selon ces façons-là : c'est exactement ce que nous disent Jésus, ou avec lui Ésaïe ou Jacques.
Au temps où la fréquentation des lieux de culte était réputée à la mode, les riches, d'argent, de prestige, de dons extraordinaires, ou que sais-je, les fermaient aux pauvres, pauvres de ces mêmes choses. Aujourd'hui où c'est considéré comme démodé, c’est ailleurs que se poursuit ce qui soulevait alors les invectives et les malédictions de Jésus et de Jacques. Rien de nouveau sous le soleil.
*
Ne serait-il pas temps pour tous, rappelle alors Jacques jusqu’à aujourd’hui, de se convertir à autre chose ? À la vraie dignité, qui est celle que nous confère Dieu, dans cette considération, ce contact — « Jésus lui mit les doigts dans les oreilles, cracha et lui toucha la langue » ; ce contact qui nous relève, et que ne sait pas offrir le monde des vanités ; ce contact qui permet à Jésus qui en a le don, d’ouvrir nos yeux aveugles à sa richesse ; de creuser et d'ouvrir à la parole de Dieu les oreilles des sourds que nous sommes tous, et d’animer de sa propre salive pour ouvrir à sa louange les muets que nous sommes tous ; d'ouvrir à son Royaume les pauvres qu'il nous faut être. Ouverture qu'il nous appartient, même à nous qui n'avons pas de dons miraculeux ou spectaculaires, d’offrir à chacun, d'une dignité infinie, pour cet autre vrai miracle : le dévoilement de cette dignité.
Pour cela, il nous appartient avant tout de le recevoir nous-même, ce contact de Jésus, d'y découvrir notre dignité et notre valeur, au-delà de ce qui les blesse, au-delà de nos souffrances et des mépris dont nous souffrons, des mépris de nous-même pour nous-même, parfois. Mais Dieu nous a jugés dignes d'envoyer Jésus pour nous. Allons le vivre, et le dire…
R.P.
Vence
10.09.06
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03 septembre 2006
Cérémonies…
... Rites et intériorité
Invocation :
« Donne un petit instant à Dieu et repose-toi en lui. Entre dans la chambre de ton esprit ; n’y laisse entrer aucune pensée, hormis celle de Dieu, et tout ce qui peut t’aider à le chercher ; ferme la porte et mets-toi à sa recherche. Parle, à présent, ô mon cœur ! Parle à Dieu et dis-lui : "Je cherche ton visage, c’est ton visage que je cherche." Et maintenant, Seigneur mon Dieu, viens apprendre à mon cœur où et comment de chercher, où et comment te trouver. » (Anselme de Canterbury, Proslogion.)
*
Lectures :
Deutéronome 4, 1-2
1 Et maintenant, Israël, écoute les lois et les coutumes que je vous apprends moi-même à mettre en pratique: ainsi vous vivrez et vous entrerez prendre possession du pays que vous donne le SEIGNEUR, le Dieu de vos pères.
2 Vous n’ajouterez rien aux paroles des commandements que je vous donne, et vous n’y enlèverez rien, afin de garder les commandements du SEIGNEUR votre Dieu que je vous donne.
*
Marc 7, 1-23
1 Les Pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem se rassemblent auprès de Jésus.
2 Ils voient que certains de ses disciples prennent leurs repas avec des mains impures, c’est-à-dire sans les avoir lavées.
3 En effet, les Pharisiens, comme tous les Judéens, ne mangent pas sans s’être lavé soigneusement les mains, par attachement à la tradition des anciens ;
4 en revenant du marché, ils ne mangent pas sans avoir fait des ablutions ; et il y a beaucoup d’autres pratiques traditionnelles auxquelles ils sont attachés : lavages rituels des coupes, des cruches et des plats.
5 Les Pharisiens et les scribes demandent donc à Jésus : "Pourquoi tes disciples ne se conduisent-ils pas conformément à la tradition des anciens, mais prennent-ils leur repas avec des mains impures ?"
6 Il leur dit : "Ésaïe a bien prophétisé à votre sujet, hypocrites, car il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ;
7 c’est en vain qu’ils me rendent un culte car les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes d’hommes.
8 Vous laissez de côté le commandement de Dieu et vous vous attachez à la tradition des hommes."
9 Il leur disait : "Vous repoussez bel et bien le commandement de Dieu pour garder votre tradition.
10 Car Moïse a dit : Honore ton père et ta mère, et encore : Celui qui insulte père ou mère, qu’il soit puni de mort.
11 Mais vous, vous dites : Si quelqu’un dit à son père ou à sa mère : le secours que tu devais recevoir de moi est qorbân, c’est-à-dire offrande sacrée…
12 vous lui permettez de ne plus rien faire pour son père ou pour sa mère :
13 vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous transmettez. Et vous faites beaucoup de choses du même genre."
14 Puis, appelant de nouveau la foule, il leur disait : "Écoutez-moi tous et comprenez.
15 Il n’y a rien d’extérieur à l’homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur."
16 [Si quelqu’un a des oreilles pour entendre, qu’il entende.]
17 Lorsqu’il fut entré dans la maison, loin de la foule, ses disciples l’interrogeaient sur cette parole énigmatique.
18 Il leur dit : "Vous aussi, êtes-vous donc sans intelligence ? Ne savez-vous pas que rien de ce qui pénètre de l’extérieur dans l’homme ne peut le rendre impur,
19 puisque cela ne pénètre pas dans son cœur, mais dans son ventre, puis s’en va dans la fosse ?" Il déclarait ainsi que tous les aliments sont purs.
20 Il disait : "Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui rend l’homme impur.
21 En effet, c’est de l’intérieur, c’est du cœur des hommes que sortent les intentions mauvaises, inconduite, vols, meurtres,
22 adultères, cupidité, perversités, ruse, débauche, envie, injures, vanité, déraison.
23 Tout ce mal sort de l’intérieur et rend l’homme impur."
*
Voilà un des textes les plus délicats concernant les rapports du Nouveau Testament avec la religion juive. Comme d’habitude, je vais défendre les pharisiens. Je propose d’aborder ce texte par ce constat qu’il pose :
« Certains disciples » de Jésus ne se lavent pas les mains.
Ce « certains » doit nous mettre la puce à l’oreille. Il suppose : « pas tous » — d’autres disciples se les lavent. Ce détail permet de comprendre l’arrière-plan de la controverse. Et la raison pour laquelle il faut traduire ici, comme souvent, le mot grec ioudaïoï par « Judéens » (à savoir de la région de Judée) plutôt que « juifs » (de la religion juive) ; sachant que le mot a les deux significations.
Je m’explique. Reprenons le propos : « les pharisiens, comme tous les ioudaïoï, ne mangent pas sans s’être lavé soigneusement les mains », explique le texte ; cela contrairement à ce que font « certains des disciples » de Jésus. Inutile de préciser qu’il ne s’agit pas d’une mesure d’hygiène ! Il s’agit d’une purification rituelle ; un geste par lequel on dit que le repas est placé devant Dieu, un des aspects de l’action de grâce. Le repas est lieu de communion avec Dieu. Un rite, donc, incontestablement respectable, et que la Torah requiert des prêtres.
En Judée, donc, contrairement à ce que font certains disciples de Jésus, qui eux sont Galiléens, on reprend la pratique.
Mais l’épisode se passe en Galilée, c’est-à-dire hors Judée. Ainsi le texte a précisé d’entrée : « les Pharisiens et quelques scribes venus de Jérusalem »… À savoir de la Judée, dont Jérusalem est la capitale. On a affaire à des Judéens en déplacement. L’Évangile explique donc que ces représentants de la Judée que sont, dans ce cadre, les pharisiens, font comme on fait en Judée : ils sacrifient au rite du lavement des mains, contrairement à certains des disciples de Jésus qui sont juifs aussi, mais Galiléens, pas Judéens !… Et qui ne sacrifient pas à ce rite judéen.
C’est donc assez simple : il s’agit d’une explication préalable pour que l’on saisisse le cadre du débat. Si en revanche, on traduit par « juifs », c’est-à-dire « les adeptes de la religion juive »,on ne comprend plus rien : qu’est-il besoin de préciser « les pharisiens comme tous les juifs » ? Répétition inutile ! Ou alors est-ce que les disciples de Jésus ne seraient pas juifs ? Si, naturellement, tout en n’étant pour la plupart pas Judéens, mais Galiléens. Et « certains » d’entre eux ne sacrifient pas au rite. C’est eux qui seront pris à partie.
Et l’on sait effectivement que le judaïsme de Galilée n’est pas exactement le même, considéré par les rigoristes comme moins pur, que celui de la Judée. Au point que dans la suite des temps, et déjà, à l’époque, en diaspora, dans le reste du monde, la Judée a donné son nom à la religion de Moïse : le judaïsme ; et ses habitants à ses adeptes : d’où le fait que le mot ioudaïoï en grec, peut se traduire par « Judéens » (connotation régionale), comme par « juifs » (connotation d’obédience religieuse), ainsi qu’on le comprend habituellement.
C’est pourquoi lorsqu’il s’agit du reste du bassin méditerranéen, comme pour les voyages de l’Apôtre Paul, il est tout à fait raisonnable de traduire « juifs ». Mais concernant la région d’Israël/Palestine, c’est-à-dire pour les évangiles, traduire ioudaïoï par « juifs » a quelque chose d’un anachronisme. Ici la distinction n’est pas entre juifs et Grecs, ils sont tous juifs ; les distinctions sont entre les juifs de Judée et ceux de Galilée, voire gens de Samarie. Et ioudaïoï, selon son sens premier d’ailleurs, désigne donc les Judéens, ce qui supprime bien des difficultés.
À commencer par ce qui sans cela apparaît constamment comme un anachronique antisémitisme du Nouveau Testament, comme en tout cas une potentialité antisémite — cela si la polémique permanente oppose juifs et chrétiens ! La polémique des évangiles est entre juifs — judéens d’un côté, et galiléens (autour de Jésus), de l’autre. (Il est significatif que les premiers chrétiens seront longtemps appelés « nazaréens », terme référant, entre autres, à Nazareth en Galilée.)
Et voici le départ de la polémique de notre texte : les pharisiens venus de Jérusalem en Judée, adeptes d’un judaïsme judéen de bonne observance, se lavent les mains, « comme tous les Judéens », ou : « selon la pratique judéenne ». La pratique galiléenne, du coup suspecte aux yeux des premiers, est plus floue. Les Galiléens, sont souvent accusés d’être semi-païens : on le voit bien dans les évangiles : moins grave que les Samaritains, mais pas très net quand même.
Or Jésus est Galiléen, comme ses disciples mis en cause. Et quand arrivent des gens de Jérusalem, des Judéens, c’est-à-dire dans un monde hiérarchisé (Jérusalem est la capitale !), des gens bien placés en matière de religion — ils font remarquer à Jésus le laisser-aller de certains des siens. Comme un appel du pied qui lui est lancé pour qu’il mette un peu d’ordre dans son troupeau et rappelle la droite observance !
*
Et voilà que contre toute attente, Jésus, non pas cependant qu’il donne raison à ses disciples, notez bien ; — mais Jésus vole dans les plumes des représentants de Jérusalem.
Mais attention, si ce qui est ici en vue est le rituel juif, ce n’est pas ce rituel-là en particulier qui est mis en cause. Sans quoi le texte évangélique serait un témoignage historique, intéressant certes, mais cantonné dans l’histoire, celle à laquelle renvoie l’épisode, celle dans laquelle écrit Marc, peut-être, et puis c’est tout. Une polémique datée. C’est de cette façon qu’on pointe les textes contre autrui, ici les juifs, et qu’on en évacue la pertinence.
Au-delà de sa signification dans son cadre d’origine, il faut se demander si l’interpellation de Jésus peut avoir un sens général, et donc un sens pour nous qui n’avons pas cette pratique judéenne. Quel est son sens concernant les rites, et nos rites inclus ?
Un rite a pour fonction de dessiner un espace symbolique, ou un temps, qui nous permette de nous extraire de nos agitations et de nos vanités, de nous axer sur l’essentiel ; qui n’est ni économique, ni commercial, ni politique… Nous axer sur ce que nous sommes devant Dieu. Un cadeau, même si nous en comprenons mal la valeur.
Un rite n’est rien d’autre que ce que nous faisons ce matin et qui au plan de l’efficacité et du rentable de nos sociétés ne sert à rien. Comme, souvent, un cadeau de valeur.
Un rite est une façon de dessiner dans nos agitations et nos vanités la dimension de la sainteté, de la mise à part. « Que ton nom soit sanctifié ! », mis à part, prions-nous… C’est ce que signifient les rites autour du repas auxquels sont attachés les Judéens de notre texte : faire du repas un moment extrait de la vanité, un cadeau, un moment à part, placé devant Dieu.
Cela correspond au fond à cette leçon de Jésus : « vous n’êtes pas de ce monde... je vous donne ma paix, paix que le monde ne connaît pas » — au-delà de toutes les agitations et les choses dites utiles.
Le rite ne fait rien d’autre qu’ouvrir des moments et des lieux symboliques en vue de cette paix. Si notre monde connaissait la valeur de ce temps de gratuité qui coûte des Shabbatoth au juifs et des dimanches matins aux chrétiens !… Il y gagnerait probablement en santé morale par le bénéfice d’un vrai repos ! Mais… chut ! il ne faut pas trop le dire ! Il paraîtrait que ça culpabilise… Ça fait partie en tout cas de ce que l’on reproche aux pharisiens…
Alors, on continue à ne pas trouver de paix, en se donnant le prétexte que Jésus aurait dit de ne pas se laver les mains, de ne pas dessiner de moments symboliques comme les pharisiens. Or il ne l’a pas dit !
Je propose un dernier éclairage qui nous permette de bien le saisir, en comprenant l’intention des pharisiens ; cela à partir de cet équivalent dans le meilleur du christianisme : la pratique de l’intériorité précisément ; le retour à Dieu dans la liturgie de sanctification, avec confession des péchés et paroles de grâce ; le retour à Dieu dans la prière, selon, comme le dit saint Augustin, que Dieu m’est plus intime que ma propre intimité. Voilà le propos qui est dans le rituel du repas chez les pharisiens ! Est-ce hasard si les premières saintes Cènes se faisaient autour d’un repas ?
Alors au fond, n’y a-t-il que quiproquo entre Jésus et les Judéens ? Ou n’y a-t-il que volonté de Marc, qui rapporte l’épisode, de rattacher à Jésus l’abandon par les chrétiens d’origine païenne de la pratique juive concernant les interdits alimentaires ? Cela dans le cadre des débats autour de la Cène précisément, suite à la mission de Paul ? Ce serait aller au-delà de ce qu’a dit Jésus ici.
La teneur exacte, Marc vient de la citer : « ce n’est pas ce qui entre en l’homme qui le souille, mais ce qui en sort » ; cela illustré par l’aboutissement — aux latrines au cas où certains voudraient ne pas comprendre. « Ce n’est pas ce qui entre en l’homme qui le souille, mais ce qui en sort ». En d’autres termes : si le rite a valeur symbolique réelle, il n’est pas une fin en soi, ce en quoi Jésus rejoint l’interprétation de nombre de ses corréligionnaires. Ce que signifie lavement de mains ou autres rites, c’est qu’il est des espaces et des temps de sainteté qu’il est bon de dessiner. « Venez un peu à l’écart et reposez-vous », dit-il lui aussi à ses disciples.
*
Cela est légitime, mais n’est pas une fin en soi. Cela n’est pas une fin en soi, au risque de voir cette signification légitime des rites se pervertir, parce que l’homme est prompt à tout pervertir. Ainsi le dit ce grand témoin de l’espace intérieur, l’Ecclésiaste : « Dieu a fait les hommes droits, mais ils ont cherché beaucoup de détours ».
Ici, le détour est dévoilé par Jésus à travers l’usage que certains font de la loi légitime et bonne du qorbân, c’est-à-dire de la sanctification de tel ou tel bien pour un usage cultuel. Chose très bonne en soi, mais parfaitement perverse si elle devient un moyen de ne pas honorer ses parents, de transgresser donc, un autre commandement. Où la « pureté » serait dressée contre la charité!
Ainsi, ce n’est pas le judaïsme, ce ne sont pas les rites et ce qu’ils signifient qui sont mis en cause ; c’est le fait que même cela est utilisé par nos esprits retords pour ne pas obéir à Dieu.
Bref, vous connaissez l’histoire : « Seigneur, ne me dérange pas, je suis ne train de prier ! »
Que fait Jésus face aux Judéens qui veulent lui donner des leçons de direction de communauté concernant ses disciples — « rappelle-les à l’ordre quant au rite » — ? Il les renvoie à une autre question concernant le pur et l’impur : « ce n’est pas ce qui entre en l’homme qui le souille, mais ce qui en sort ». Bref, l’intériorité non plus n’est pas une garantie de pureté devant Dieu.
Vous vous croyez purs parce que vous accomplissez consciencieusement les rites ? Et si vous aviez tout bonnement — si nous avions, sans nous en rendre compte, donné occasion à nos faiblesses, paresses, conforts,… de tout fausser ? Si l'accès à un autre espace, qui est le sens du rite, de la culture de l’intériorité, devenue fin en soi, nous voyait alors rater sa signification : nous dégager de nous même et de nos agitations, nous rendre disponibles, pour découvrir ce pour quoi Dieu nous envoie ? C’est avec cette question que nous laisse ce texte.
R.P.
Antibes,
3 septembre 2006
« Tu es grand, Seigneur, et infiniment digne de louange : grande est ta force, et ta sagesse dépasse toute mesure. Et l'être humain, une parcelle de ta création. Tu le pousses, l'humain, qui porte en lui sa mortalité, qui porte avec lui le témoignage de son péché et le témoignage que tu résistes aux arrogants. Et pourtant, il veut te louer, l'humain, une parcelle de ta création. Tu le pousses à trouver plaisir à te louer, parce que tu nous as faits tournés vers toi et notre cœur est sans repos qu'il ne repose en toi. » (Augustin d'Hippone, Confessions.)
08:45 Ecrit par dans Dimanches & fêtes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
06 août 2006
La Transfiguration
"ÉCOUTEZ-LE"...
2 Pierre 1, 16-19
16 […] Ce n’est pas en nous mettant à la traîne de fables sophistiquées que nous vous avons fait connaître la venue puissante de notre Seigneur Jésus Christ, mais pour l’avoir vu de nos yeux dans tout son éclat.
17 Car il reçut de Dieu le Père honneur et gloire, quand la voix venue de la splendeur magnifique de Dieu lui dit: "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir."
18 Et cette voix, nous-mêmes nous l’avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne sainte.
19 De plus, nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même, sur laquelle vous avez raison de fixer votre regard comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur, jusqu’à ce que luise le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs.
Marc 9, 2-20
2 … Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean et les emmène seuls à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux,
3 et ses vêtements devinrent éblouissants, si blancs qu’aucun foulon sur terre ne saurait blanchir ainsi.
4 Elie leur apparut avec Moïse; ils s’entretenaient avec Jésus.
5 Intervenant, Pierre dit à Jésus: "Rabbi, il est bon que nous soyons ici; dressons trois tentes: une pour toi, une pour Moïse, une pour Elie."
6 Il ne savait que dire car ils étaient saisis de crainte.
7 Une nuée vint les recouvrir et il y eut une voix venant de la nuée: "Celui-ci est mon Fils bien-aimé. Ecoutez-le!"
8 Aussitôt, regardant autour d’eux, ils ne virent plus personne d’autre que Jésus, seul avec eux.
9 Comme ils descendaient de la montagne, il leur recommanda de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, jusqu’à ce que le Fils de l’homme ressuscite d’entre les morts.
10 Ils observèrent cet ordre, tout en se demandant entre eux ce qu’il entendait par "ressusciter d’entre les morts"
*
Une semaine après que Pierre ait reconnu la messianité de Jésus et que Jésus ait annoncé aux disciples la manifestation prochaine du Royaume de Dieu (avant même la mort de quelques-uns d'entre eux), — a lieu cet événement qui inaugure l'étape décisive du ministère de Jésus et révèle à trois disciples sa nature profonde, que les autres ne connaîtrons que lors de sa résurrection.
En même temps, comme en filigrane de cette expérience, il va leur révéler, à travers l'absence qui suivra ce moment de présence intense, l'espace intérieur de leur propre relation avec Dieu.
La nature de la transfiguration
Il n'est point, à l'origine, de terme technique pour désigner la transfiguration. La tradition grecque se contente de dire "le taborion", faisant référence au lieu supposé de l'événement, le mont Thabor — lieu que ne mentionnent pas les Évangiles.
Le terme utilisé ici signifie littéralement "métamorphose", indiquant un changement profond, et que le latin a rendu par "transfiguration". De ces diverses façons s'exprime une profonde réalité quant à la nature de la relation du Christ et de son Père, qui ne sera manifestée à nouveau que lors de sa résurrection et lors de sa venue en gloire — mentionnée dans ce contexte du rappel de la transfiguration par la 2e Épître de Pierre (1, 16-19).
C'est d'un privilège insigne que bénéficient alors les trois disciples Pierre, Jacques et Jean, souvent favorisés de l'intimité de Jésus. Jésus qui prie toujours tout seul (les disciples ne savent pas comment il prie : ils le lui demandent quand Jésus leur enseigne le Notre Père — Lc 11:1-4) les gratifie parfois de sa compagnie en ces moments. Ce sera le cas au Gethsémané, c'est le cas ici. Il ne faut toutefois pas exagérer cette proximité : on voit au Gethsémané qu'il les maintient à quelque distance. Le privilège n'en est pas moins considérable. Ici, ce privilège va déboucher sur un privilège plus grand encore : la vision de Jésus glorifié. Car c'est bien de cela qu'il est question dans la transfiguration.
C'est de ce fait que la transfiguration est à rapprocher de l'annonce que fait Jésus de la venue prochaine du règne du Fils de l'Homme, sans qu'il faille y voir strictement l'accomplissement de cette prophétie. L'accomplissement est probablement à trouver dans les événements de 70, la destruction du Temple et la ruine de Jérusalem, lus comme le dévoilement de la présence de Dieu promise jusqu'au cœur de la détresse, cela à la lumière de la gloire du Christ telle qu'elle se relie à sa mort.
Sa gloire, celle de la résurrection, est en rapport tel avec sa mort, qu'en Jean, il parle, comme on sait, de sa mort comme d'une élévation (Jn 12:32-33). Par sa mort, Jésus s'identifie aux souffrances de son peuple, conformément à la prophétie d'Ésaïe (ch.53). C'est ainsi que ses propres souffrances sont une promesse de la transfiguration du peuple souffrant, situé dès lors dans le triomphe dans la faiblesse. Et c'est ainsi que le Royaume est présent dans l'accomplissement, en 70, de la prophétie selon laquelle la génération à laquelle il s'adressait quelque quarante ans avant ne passerait pas qu'elle ne l'ait vu, comme quelques disciples restés vivants. Et la transfiguration est une première manifestation de la gloire du Christ ressuscité, dont témoignent Moïse et Élie en qui sont représentés la Loi et les Prophètes.
Devant les mystères éclatants qu'ils sont en train de contempler, face à la joie, les disciples ne sont pas en mesure de saisir cette dimension des choses, qui leur a déjà été et leur sera encore scandaleuse : le Messie doit souffrir et mourir, il doit partir ; pour un départ dont Jésus précise en Jean qu'il est à l'avantage des siens (Jn 16:7). C'est ce départ qu'en ce jour de la transfiguration, les trois disciples refusent.
La réaction des disciples
Cette vérité est difficile à accepter. Peut-être, pour les disciples, d'autant plus difficile à accepter qu'ils ont été gratifiés de cette vision. Ce qui peut-être, cependant, les aidera à ne pas parler de cela avant la résurrection du Maître, comme Jésus le leur demande.
Pour les disciples, cette réalité glorieuse dont ils sont les témoins doit perdurer, la nuit doit cesser, engloutie dans la lumière. Que cette joie ne cesse jamais ! D'où le propos de Pierre : tout cela est si bon : que cela perdure ! Que tout se fige en cet instant ! Car Pierre tremble de crainte, sans doute, mais aussi de bonheur, de plénitude. Et il veut bâtir des tabernacles, puisque c'est le mot. Le même mot que Jean emploie pour parler de l'Incarnation : "il a tabernaclé parmi nous" — mais nécessairement provisoirement.
Et ce côté provisoire est désespérant. C'est pourquoi les tabernacles deviennent facilement des Temples, qui ont vocation au définitif. Le tabernacle : le lieu où se signifie la présence de Dieu parmi nous, et que l'on voudrait fixer. Mais le Temple sera détruit, comme le sera le corps de Jésus, pour une révélation plus glorieuse encore : "il vous est avantageux que je m'en aille"... afin que vous connaissiez plus pleinement la Vérité dont je suis porteur... "car si je ne m'en vais pas, le Saint Esprit ne viendra pas".
La Vérité éternelle ne se fixe pas, on ne cerne pas Dieu. Et au lieu de tabernacles, c'est une nuée qui enveloppe la présence glorieuse, ainsi dérobée aux yeux des disciples.
Et c'est dans ce mystère, opaque, qu'est révélée la vérité profonde de l'événement : "celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le". Il n'est aucun moment à fixer : il n'est qu'une vérité profonde, celle de la relation d'intimité qui lie Jésus au Père : la filiation selon laquelle Jésus révèle ce qui se peut connaître de Dieu, par ses paroles, par son être, et cela dans sa mort, son départ.
Le signe de l'absence
Car c'est là que se révèle aux disciples le cœur de leur relation avec Dieu. Cet intense moment de présence de Dieu ne signifie aux disciples le cœur de leur relation à Dieu, n'est pour eux lieu d'effusion de l'Esprit que par l'absence qui le suit et lui donne sens.
Cette révélation n'a de sens, pour la vie des disciples, que par sa cessation. La plénitude qu'ils viennent de connaître leur révèle en effet leur manque, leur incomplétude totale, en laquelle ils sauront désormais que s'établit leur relation à Dieu. Et cela ne se dévoile que par le vide qui suit l'intensité de la présence.
Et ce retrait de la Gloire qui les a un moment comblés est même nécessaire pour que leur soit vraiment révélé le manque qu'elle leur signifie, et à partir duquel ils pourront poursuivre le chemin de leur accomplissement ; ce chemin qu'ils ont été tentés d'interrompre, pensant que leur être pouvait dorénavant se clore dans le sentiment de leur plénitude.
En dehors de l'entrée dans l'infini, au jour éternel de la manifestation, de la Parousie du Christ glorieux, au jour où "Dieu sera tout en tous", il n'est aucune présence de Dieu qui ne trouve son sens dans l'absence qui la suit : "si je ne m'en vais pas, le Saint Esprit ne viendra pas". Car toute présence qui nous donnerait à penser que nous avons atteint notre accomplissement, notre perfection, serait celle d'un Dieu devenu idole. L'idole est la fixation illusoire du définitif dans le temps.
Ici la transfiguration, et l'absence qui la suit, nous donnent la différence entre Jésus et une quelconque idole, entre le Messie qui instaurera le vrai Royaume et un quelconque chef de parti à vocation totalitaire qui nous promet dans ses mensonges, qu'il a une solution simple à nos problèmes, depuis le chômage jusqu'à l'insécurité.
Notre relation au Christ est toute autre. En lui la présence de Dieu n'est ni celle d'un chef de cet ordre, ni celle d'une idole religieuse ou autre.
C'est pourquoi, y compris en lui, Dieu doit se retirer, afin que par son absence, les moments de bonheur, de présence, de sentiment de plénitude, nous enseignent notre manque intarissable.
Si nous nous sentons en plénitude de savoir, de foi, de spiritualité, de solutions de toute sorte, n'est-ce pas parce que nous refusons que Dieu se retire ; ne le scellons-nous pas, alors, sous les tabernacles de ce qui n'est plus que notre auto-satisfaction ?
Ne sommes-nous pas alors l'être spirituellement infantile, manipulant un Dieu à son image ? Ici, à terme, la présence de Dieu n'est plus que prétexte à une boulimique consolidation de l'illusoire image d'un soi achevé.
C'est pourquoi, Dieu se retire, afin que dans le manque qu'il suscite, le Saint Esprit vienne placer la Parole de notre inaccomplissement — qui est chemin, vérité, et vie, — la Parole du Christ : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le".
R.P.
Antibes, 6 août 2006
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