01 janvier 2007

2007...






Pour une année bénie…
   

 

 

 

 

 

 

 


« Nous avons vu

son étoile apparaître

et nous sommes

venus l’adorer. » (Matthieu 2, 2)

 

 

 

(Photo Northwest Territories Tourism)

       

26 décembre 2006

Noël

 

 

 

 

 

Né à Bethléem

  

 

 

 

(Paul Klee – Il gardino del Tempio)

 

 

Matthieu 2, 1-12
1  Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem
2  et demandèrent: "Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l’Orient et nous sommes venus lui rendre hommage."
3  A cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4  Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s’enquit auprès d’eux du lieu où le Messie devait naître.
5  "A Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c’est ce qui est écrit par le prophète:
6  Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda: car c’est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple."
7  Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l’époque à laquelle l’astre apparaissait,
8  et les envoya à Bethléem en disant: "Allez vous renseigner avec précision sur l’enfant; et, quand vous l’aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j’aille lui rendre hommage."
9  Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l’astre, qu’ils avaient vu à l’Orient, avançait devant eux jusqu’à ce qu’il vînt s’arrêter au-dessus de l’endroit où était l’enfant.
10  A la vue de l’astre, ils éprouvèrent une très grande joie.
11  Entrant dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
12  Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d’Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.
 



*


(Cf. 1ère partie - 24.12.06)

Humble lumière de Bethléem. Une lumière qui resplendit pourtant jusqu’aux confins du monde…
 


*


Les Mages la perçoivent, en signe : une étoile. Signe confirmé, et corrigé, peut-on dire, par la prophétie biblique : ce sera Bethléem, tandis que les Mages avaient pensé : Jérusalem.

Puis ensuite, c'est un ange, perçu en songe, qui dévoile aux Mages l’importance de cet enfant, qui va entraîner avant même d’avoir grandi, des troubles politiques ; ange à nouveau, après qu’ait été dévoilé à Joseph de la même façon son rôle dans la venue de ce Messie.

Rêve prophétique, comme celui de tous les prophètes bibliques, rêve prophétique comme celui d’Adam découvrant celle qui est chair de sa chair. Pour Joseph, il découvre que Marie est celle qui lui a été donnée de la même façon, et par lequel il devient le premier témoin de la venue du salut.

Pour les Mages, comme pour Joseph, l’ange confirme la prophétie biblique : précédant le songe, le rêve prophétique, c’est la prophétie biblique qui est la lumière des premiers témoins de ce qui s’est passé en Marie — premiers témoins : Joseph, puis les Mages.
 


*


Voilà donc qu’arrivent des Mages d’Orient. Ils vont découvrir cela eux aussi. L’étoile qu’ils ont vue, selon leur sagesse propre, ne saurait dire ce qu’est le message de Noël. Elle les conduit, non pas à une affirmation, mais à une question : « Où est le roi des Judéens qui vient de naître? ».

Quand Dieu écarte toute initiative humaine, comme il a écarté l’initiative de Joseph dans la naissance de Jésus, on ne saurait être que questions. Les Mages ne viennent pas avec leurs réponses et leurs certitudes. Ici on ne sait pas, on ne sait plus, c’est Dieu qui ouvre des chemins inconnus, ces chemins inconnus par lesquels repartiront les Mages : « divinement avertis en songe, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin » (v. 12).

Ici les Mages ne savent et ne peuvent savoir qu’une chose : « Nous avons vu son astre à l’Orient et nous sommes venus l’adorer ». Comme Joseph et les Mages, nous ne pouvons rien à ce cadeau qui nous est fait — rien qu’adorer. Sa lumière a brillé jusqu’à nos confins. Humble lumière, comme celle qui maintenait l’espérance dans le Temple et qui deviendra rayonnement universel dans le Temple de son corps qui se bâtit ici pour toutes les nations.

Si nous avons compris, comme les premiers témoins, avec Joseph, puis les Mages, que Dieu seul prend l’initiative, alors nous pouvons à notre tour, nous en retourner par un autre chemin, celui de sa paix. Oui nous pouvons entrer dans sa paix. Le message de Noël est au-delà de nos intelligences, de notre compréhension, et c’est par cela que Dieu nous sauve.

Nous aussi pouvons dire et chanter à présent : « Nous avons vu son étoile apparaître et nous sommes venus l’adorer .»



R.P.,
Antibes, 25.12.06




Luc 2, 13-15
13  […] il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, qui louait Dieu et disait:
14  Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, Et paix sur la terre parmi les hommes qu’il agrée!
15  Or, quand les anges les eurent quittés pour le ciel, les bergers se dirent entre eux: "Allons donc jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître."

Matthieu 2, 1b-6
1  … Des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem
2  et demandèrent: "Où est le roi des Judéens qui vient de naître? Nous avons vu son astre à l’Orient et nous sommes venus lui rendre hommage."
3  A cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4  Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s’enquit auprès d’eux du lieu où le Messie devait naître.
5  "A Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c’est ce qui est écrit par le prophète:
6  Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le plus petit des chefs — lieux de Juda : car c’est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple."



*


Le tournant de notre histoire a lieu lorsque les yeux s’ouvrent sur ce qui semblait petit. À un bout une crèche, une mangeoire pour animaux ; puis, à l’autre bout, apparaîtra une croix — dressée vers le ciel… et qui mène à la crèche.

Jésus avait dit de la croix qu’il y serait « élevé de la terre ». Il parlait de son élévation dans les cieux depuis le moment où il devient le plus insignifiant, le plus petit pour les hommes. Mais c’est par là qu’il se dévoilera ainsi comme présent, en tous lieux, et présent auprès de nous, avec nous : « quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jean 12:32).

C’est lui, le Ressuscité, qui dira ainsi : « je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des temps ». Mais comment savons-nous cela ? Eh bien, cela commence tout petit. C’est ce qu’ont découvert anges, Mages, et bergers.

Cette présence que nous ne pouvons pas atteindre nous est donnée, nous est devenue proche, offerte en un enfant ; qui ne se voyait pas.

N’y avait-il pas là de quoi faire louper cette vérité de la présence de Dieu à un ange, un Mage, ou un berger ? Ne cherchaient-ils celui que les cieux ne peuvent pas contenir — dans quelque chose de glorieux, d’évidemment glorieux, plutôt qu’en un lieu apparemment insignifiant ?

Les Mages vont à Jérusalem, ville royale, pas dans un village campagnard ! Et la prophétie les envoie en ce petit lieu : Bethléem.

N’y a-t-il pas là pour un Mage de quoi se dire : « des richesses, de l’or en présent pour un signe si insignifiant : un enfant pauvre, dans un pauvre village » ? Ne serait-il pas bien venu d’en garder un peu, de cet or — pour en faire meilleur usage !

Et pourtant c’est là et nulle par ailleurs que nous est donnée cette présence sans cela inaccessible, et qui vaut que l’on donne tout. C’est là que ce qui nous apprend et qui nous donne la présence du glorieux.

Et les bergers… Nous les avons entendus après la parole de l’ange : « Allons donc jusqu’à Bethléem ». N’y a-t-il pas là de quoi, comme les Mages, se dire en arrivant : « c’est tout ? — Un enfant pauvre dans la paille ? »

Et où les simples élargissent un sourire attendri, n’est-on pas tenté d’offrir une moue perplexe : « non, le Dieu éternel est dans les cieux, pas ici ! » Eh si, c’est là qu’il s’est rendu présent, avec nous — comme il le dira plus tard : tous les jours, jusqu’à la fin des temps.
Là présent, dans la paille — à Bethléem, pour nous faire découvrir sa présence dans une humble fragilité.

Bergers ou Mages, les hommes ne sont bien sûr pas seuls à être fondés à douter : les anges même ont de quoi douter ! — « Ne célébrons-nous pas Dieu dans la gloire céleste, nous autres anges ? » Or, il n’y a pas d’autre don de la présence universelle, même pour les anges, qui désirent y plonger leur regard, qu’à Bethléem.

La louange immense est ainsi donnée à Dieu en ce qui est donné petit ; notre louange commence à Bethléem avec celle des anges. Et c’est ici que notre sourire devient possible. Et c’est ici que donner devient possible.

Qui de nous humble berger, ou même riche Mage, voire même ange glorieux, atteint à l’immensité des cieux ? Alors l’immensité des cieux, dans la parole qui les a posés, nous a rejoints — qui permet enfin la louange : « Quand je regarde tes cieux, ouvrage de tes mains, La lune et les étoiles que tu as établies — Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui ? Et le fils de l’homme, pour que tu prennes garde à lui ? » (Psaume 8, 4-5).

Il nous a rejoints, en réponse à cette question pour louange — louange qui se fonde ainsi dans le simple sourire d’un berger, et qui nous ouvre avec les Mages, au don — même humble, pour commencer.

« Qui donc a méprisé le jour le jour des petits commencements ? » (Zacharie 4 :10).

C’est là que tout nous est donné ! En ce petit commencement qui conduira à l’élévation aux cieux, de celui que les cieux des cieux ne peuvent contenir. Il est donné là, aujourd’hui, sans sa fragilité.

Col 1, 15-20a :
15  Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né de toute la création.
16  Car en lui tout a été créé dans les cieux et sur la terre, ce qui est visible et ce qui est invisible, trônes, souverainetés, principautés, pouvoirs. Tout a été créé par lui et pour lui.
17  Il est avant toutes choses, et tout subsiste en lui.
18  Il est la tête du corps, de l’Église. Il est le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin d’être en tout le premier.
19  Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute plénitude
20  et de tout réconcilier avec lui-même, aussi bien ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, [...].



R.P.
Antibes, veillée — 24.12.06





25 décembre 2006

4e dimanche de l'Avent






EMMANUEL






(Kandinski – Improvisation n°19)

 

Matthieu 1, 18-25
18  Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit saint.
19  Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer publiquement, résolut de la répudier secrètement.
20  Il avait formé ce projet, et voici que l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : "Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit saint,
21  et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés."
22  Tout cela arriva pour que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète :
23  Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit : "Dieu avec nous".
24  À son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit: il prit chez lui son épouse,
25  mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.


*


Nous célébrons à Noël celui s'est bâti dans le sein de la Vierge Marie, sans l'intervention de l'homme, un Temple, un Tabernacle, par lequel sa lumière demeure perpétuellement au milieu de nous (Jean 1).

Comme l’on sait, Matthieu et Luc sont les deux seuls auteurs du Nouveau Testament à donner un récit de la naissance de Jésus. Si Luc nous place pour cela dans la proximité de Marie, Matthieu s'intéresse plus particulièrement à Joseph. À travers un portrait attachant qu’il trace de cet homme comme père de Jésus, tout en n'en étant pas le géniteur, transparaît que Dieu seul a l'initiative.


*


Le hasard — faut-il l’appeler ainsi ? — ; le hasard des calendriers liturgiques fait que ce temps d’hiver et des fêtes de la lumière, fasse correspondre Noël et la fête juive de
Hanoukka
.

La fête de
Hanoukka
, ou de la Dédicace, mentionnée en Jean 10:22, et que le judaïsme célèbre jusqu'à nos jours, commémore la purification du Temple qui avait eu lieu après sa profanation par Antiochus Epiphane, lors de l'occupation grecque, au temps des Maccabées (cf. 1 M 4 ; 2 M 10). Selon la tradition juive, Dieu pourvoyait miraculeusement à l'huile nécessaire pour que brille la lumière du chandelier du Temple.

Et nous nous rappelons aujourd’hui comment s'est bâti un Temple, le corps du Ressuscité. Et comment cette parole de salut germe comme petit enfant — parole engendrée dans le sein de la Vierge Marie, sans l'intervention de l'homme. Dévoilement d’un Temple, par lequel sa lumière demeure perpétuellement au milieu de nous.


Le dilemne de Joseph

En abordant le récit évangélique, il convient de se défaire des considérations gynécologiques voulant expliquer, ou refuser parce qu’inexplicable, l’éblouissement de l’Incarnation. Évidemment que c’est incompréhensible et inexplicable ! Mais précisément, comme celui de la Genèse n’est pas un traité de paléontologie, les récits de l’enfance du Nouveau Testament ne sont pas des traités de gynécologie. Je vous propose donc d’aborder le récit selon ce qu’il veut être…

Le texte ne nous disant pas comment Joseph savait que Marie était enceinte par l'action du Saint Esprit —, on imagine qu’il suggère qu'à un certain point de la grossesse, il commençait à se poser des questions sur l'embonpoint croissant de sa fiancée. Puis à acquérir des certitudes.

Passant sur ce comment de l'acquisition de ces certitudes, le texte nous présente Joseph au moment où il envisage de prendre des résolutions : rompre secrètement — car il était un homme de bien, nous dit l'Évangile.

Pour signaler la gravité de la chose, rappelons qu'à l'époque, les fiançailles étaient un contrat que l'on ne rompait pas. C'était déjà un mariage, en quelque sorte, une rupture étant donc comme un divorce. Et il était inconcevable qu'avant le mariage proprement dit, le fiancé « connût » sa promise.

D'où le problème qui se pose à Joseph : s'il ne rompt pas, on va le soupçonner lui ; et naturellement, il n'était peut-être pas non plus forcément enthousiaste à l'idée d'épouser une femme apparemment si prompte à le tromper. Et s'il rompt, il expose Marie à l'opprobre public, et par là-même à un avenir des plus sombres : ce qu'il préfère lui épargner.

Joseph envisage donc une voie moyenne : la rupture secrète. C'est un ange, perçu en songe, qui le retient de mettre son projet de rupture à exécution et le rassure sur la probité de Marie. (Joseph nous sera souvent montré dans son sommeil — trois fois — rencontrant des anges. Avec l'avertissement onirique des Mages, cela fait quatre rêves angéliques en deux chapitres.) Le songe est le lieu de communication entre notre monde et les mondes supérieurs. Et Joseph doute d'autant moins de la parole angélique qu'il est vraisemblablement prêt à faire confiance à Marie.


L'initiative divine

A cela s'ajoute son espérance de la venue prochaine d'un Messie, sauveur du peuple. Et voilà que c'est à lui qu'il est confié. Le nom de Jésus — Dieu sauve —, répandu à l'époque, qu'il devra donner à l'enfant, ne peut qu'avoir aussi pour effet de rassurer Joseph...

Ainsi Joseph, à son réveil, obéit à la vision angélique. Et, selon le texte, ayant pris Marie dans sa maison, ce en dépit des ragots inévitables, il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle ait enfanté.

On déduit souvent de ces paroles qu’elles indiqueraient, ou voudraient impliquer, que Joseph la "connut" après, et que les frères de Jésus mentionnés ailleurs sont des fils des Marie — ce que certes ces autres textes n’entendent pas nier ! Signalons simplement par parenthèse que, faisant leur la position devenue alors classique depuis st Jérôme (Ve s.), commune de leur temps, les Réformateurs, Calvin comme Luther, défendaient la virginité perpétuelle de Marie !

Pour ce qui en est de notre texte, il reste, en deçà des autres textes parlant des frères et sœurs de Jésus, qu’il ne faut pas entendre la non-rencontre sexuelle du couple jusqu'à l'enfantement comme une indication du fait qu'une union sexuelle des conjoints aurait eu lieu après, mais plutôt comme un soulignement du fait que l'enfantement de Jésus ne doit rien à Joseph ! On pourrait le dire ainsi : Joseph ne connut pas Marie de telle sorte que finalement, elle enfanta selon Dieu… Pas plus. Bref : ne façon de nous dire que Dieu écarte toute initiative humaine dans la venue au monde du Messie.


L'accomplissement de la prophétie

C'est ce que confirme la citation d'Ésaïe 7 comme prophétie accomplie de la naissance du Messie. Car l'usage qui en est fait, plein de richesses paradoxales, va aussi dans le sens de la liberté d'initiative qui est celle de Dieu dans le salut de son peuple.

Le texte hébreu, ne parle pas d'une vierge, mais d'une "jeune fille". Le mot, almah
, peut désigner une vierge, mais n'est pas le terme technique pour ce faire. C'est la version grecque des LXX, que reprend Matthieu, qui a traduit ce mot par "vierge".

Or sachant qu'un prophète n'est pas un devin, il est improbable, qu'ayant employé ce mot, Ésaïe ait pensé à une vierge.
Pour lui il s'agit d'un signe adressé au peuple de Juda de son temps et au roi Akhaz, pour les rassurer quant à la menace que fait peser l'alliance d'Israël, royaume hébreu du Nord, et de la Syrie, contre Juda. Le signe est alors le nom d'un enfant à naître dans l'entourage royal, Emmanuel — signifiant Dieu avec nous. Ésaïe use de ce nom pour dire à Akhaz que Dieu n'a pas abandonné Juda, et qu'avant que l'enfant soit adulte, la menace israëlo-syrienne aura cessé, dans une promesse ambiguë — comme ce nom qui semble forcer Dieu, que la jeune fille donne à son enfant, — promesse ambiguë puisque Juda connaîtra alors la menace assyrienne par laquelle le danger précédent aura été écarté.

Quant à la jeune fille, par elle le signe en question prend sa valeur incontournable : il s'agit probablement d'une jeune fille dont on ne s'attend pas à la voir enfanter — peut-être une des raisons, entre autres, de la traduction, "vierge", de la Bible des LXX. Mais cela ne nous dit pas ce qu'il en était.

Signe ambigu de toute façon, et c'est là qu'est tout l'intérêt de la relecture de cette prophétie par Matthieu, qui va dans le même sens que celui de la mise à l'écart de Joseph par le Dieu libre de ses initiatives. Dans le texte d'Ésaïe, le nom donné à l'enfant marque une vraie présomption face à Dieu : un Dieu que l'on fait venir au milieu de nous, fût-ce par des pratiques religieuses, un Dieu que l'on décrète être au milieu de nous, est une idole.

C'est là qu'est le puissant signe de l'accomplissement de la prophétie que nous signale Matthieu. Ici Dieu écarte toutes nos initiatives, qui ne sauraient qu'être sacrilèges, il place dans le monde, au milieu de nous, le Messie, le Sauveur, sans que l'homme n'y puisse rien. Et c'est alors seulement que Dieu, et non telle ou telle idole que l'on s'en ferait, se manifeste comme Dieu avec nous.


R.P.
Vence, 24.12.06

   



18 décembre 2006

3e dimanche de l'Avent






COLÈRE ET CONSOLATION











Ésaïe 12, 1
Tu diras, ce jour-là : Je te rends grâce, SEIGNEUR, car tu étais en colère contre moi, mais ta colère s’apaise et tu me consoles.

Luc 3, 7-20
7 Jean disait alors aux foules qui venaient se faire baptiser par lui: "Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d’échapper à la colère qui vient?
8 Produisez donc des fruits qui témoignent de votre conversion; et n’allez pas dire en vous-mêmes: Nous avons pour père Abraham. Car je vous le dis, des pierres que voici Dieu peut susciter des enfants à Abraham.
9 Déjà même, la hache est prête à attaquer la racine des arbres; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu."
10 Les foules demandaient à Jean: "Que nous faut-il donc faire?"
11 Il leur répondait: "Si quelqu’un a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas; si quelqu’un a de quoi manger, qu’il fasse de même."
12 Des collecteurs d’impôts aussi vinrent se faire baptiser et lui dirent: "Maître, que nous faut-il faire?"
13 Il leur dit: "N’exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé."
14 Des soldats lui demandaient: "Et nous, que nous faut-il faire?" Il leur dit: "Ne faites ni violence ni tort à personne, et contentez-vous de votre solde."
15 Le peuple était dans l’attente et tous se posaient en eux-mêmes des questions au sujet de Jean: ne serait-il pas le Messie?
16 Jean répondit à tous: "Moi, c’est d’eau que je vous baptise; mais il vient, celui qui est plus fort que moi, et je ne suis pas digne de délier la lanière de ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu;
17 il a sa pelle à vanner à la main pour nettoyer son aire et pour recueillir le blé dans son grenier; mais la bale, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas."
18 Ainsi, avec bien d’autres exhortations encore, il annonçait au peuple la Bonne Nouvelle.
19 Mais Hérode le tétrarque, qu’il blâmait au sujet d’Hérodiade, la femme de son frère, et de tous les forfaits qu’il avait commis,
20 ajouta encore ceci à tout le reste: il enferma Jean en prison.


*


Une humble lumière qui croît vers la délivrance qu’elle annonce ; dans les ténèbres extérieures, les ténèbres du monde, les ténèbres des tortuosités des chemins du monde. Un contraste donc, où les ténèbres s’épaississent au fur et à mesure que se dessine et se précise l’humble lumière qui reflète ici-bas la gloire de Noël.

Signe de cela, les textes de Sophonie (ch. 3, 14-20) comme celui d’Ésaïe (ch. 12) proposés à notre lecture, sont des cris de louange pour une délivrance — mais qui nous situent entre colère et consolation. C’est à nouveau ce qui est en jeu dans la prédication du Baptiste : « engeance de vipères, qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? » Quiconque prêcherait ainsi aujourd’hui se verrait réserver une belle volée de bois vert de son auditoire. Voilà une prédication qu’on enrobe volontiers du sirupeux qui voudrait la dissoudre. Car on confond volontiers évangéliser et caresser dans le sens du poil…

Mais arrêtons-nous d’abord sur le texte d’Ésaïe, en nous souvenant qu’il clôt une série de textes lus traditionnellement en cette période de Noël. Précédant ce psaume de louange, ces textes « de Noël » — Emmanuel (ch. 7), la lumière qui illumine le pays des ténèbres (ch. 9), le rameau de Jessé (ch. 11) — émaillent une prophétie annonçant un péril redoutable pour le pays du prophète, la Judée — il est question de la menace des puissances syrienne et assyrienne ; tandis ce psaume de louange fait le lien avec le passage suivant, où il sera question d’une autre menace, celle de Babylone.

Menaces donc. On est dans le cadre d’une histoire chargée de dangers et de violence, où les puissants et les empires se disputent le pouvoir et piétinent les peuples. S’annoncent aussi en filigrane d’autres périls similaires… qui valent pour le temps du prophète, le VIIIe siècle avant Jésus-Christ, n’est-ce pas ? — puisque l’on admet que tout va bien, à présent, au niveau politique mondial. Quoique les passages qui suivent Ésaïe 12, eux, discernent déjà la puissance de Babylone, pourtant peu significative au temps dont parle le texte qui concerne Syrie et Assyrie. Et le Baptiste, bien plus tard, fulminera encore, pour sa part contre l’immoralité au pouvoir avec les Hérode — ce qui le conduira en prison — puis à la mort.

Quoiqu’il en soit de l’agitation et des menaces des puissances, quoiqu’il en soit des douleurs terribles que tout cela engendre, la promesse de Dieu fait son chemin — usant même des empires et de leurs menaces : l’Assyrie devient, pour le passage précédent notre psaume de louange, « le bâton de la colère de Dieu » !

Dans la prophétie d’Ésaïe, le royaume du nord d’Israël, Éphraïm — séparé de la Judée depuis le lendemain du règne de Salomon — est en passe de s’allier à la Syrie contre la Judée et Jérusalem. Une alliance redoutable. Bien faible est le peuple témoin de la fidélité de Dieu à David, face au chaos des empires. Mais rassurez-vous, il s’agit donc du VIIIe siècle avant Jésus-Christ ! — Et comme on le sait, aujourd’hui la paix triomphe…

Voilà une alliance redoutable, apparemment, que celle des puissances contre le peuple faible ; mais elle vouée à l’échec, annonce Ésaïe : le seul fondement de la Syrie, rappelle-t-il, est le résident de sa capitale, son roi, à Damas ; et dès lors, dans le cadre de ce pacte de deux rois, le seul fondement du royaume du nord est le roi résident en sa capitale, Samarie. Deux rois bien fragiles finalement, malgré les apparences, face au fondement de la Judée, l’Alliance scellée par Dieu avec David…

Pour Ésaïe, le royaume du nord, ou plutôt son roi, a fait le mauvais choix en optant pour la puissance politique de son temps plutôt que pour l’Alliance de Dieu avec David !… Même si, en attendant, la menace est réelle.

Et ici, se dessine la façon dont Dieu agit de manière toujours surprenante. Dieu délivre, de manière toujours surprenante. Les puissances sont piégées de la sorte à Noël, à commencer la famille des Hérode, qui va jusqu’au massacre de Bethléem ; une famille Hérode qui ressemble bien à cette dynastie qui s’allie avec les ennemis de Jérusalem dont parle Ésaïe.

Face à la menace que fait peser sur la Judée cette alliance d’alors entre Samarie et Damas, le prophète apporte une parole d’encouragement qui sera confirmée par un signe : un enfant naîtra prochainement — on est alors encore très loin de d’enfant de Noël : VIIIe siècle avant Jésus-Christ. On est, selon le cadre immédiat de la prophétie, dans l’entourage du roi d’alors, en place à Jérusalem. Avant que l’enfant en question alors ne sorte de l’enfance, la menace sera écartée. Telle est la promesse immédiate et le signe en question.

Pour annoncer cette naissance, un passage devenu célèbre (ch. 7, v.14) — « la jeune femme est enceinte et enfante un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel » — passage cité par Matthieu (1, 23) dans la version grecque des Septante, qui rend : « la vierge sera enceinte ». Avant cela, loin de Noël, dans Ésaïe, dans le cadre immédiat de la prophétie, l’annonce d’une naissance, comme signe, est encore ambiguë puisqu’il est en même temps question de celle de l’enfant nommé « Maher-Shalal-Hash-Baz », c’est-à-dire « Prompt-Butin-Proche-Pillage » ! — tel sera le nom du fils du prophète — en pendant d’Emmanuel…

Où, dans le cadre immédiat de l’énonciation de la prophétie, la naissance annoncée d’un enfant est signe aussi de l’ambiguïté, au moins dans un premier temps, des événements à venir. La délivrance de la Judée face à la menace de la Syrie et de Samarie qui s’y est alliée, est en effet pour le moins ambiguë ! Elle passe par l’invasion assyrienne. Et voilà donc que le chaos menace à nouveau ; faisant présager un futur immédiat lourd d’ambiguïtés — « délivrance » entre guillemets seulement. Voilà ce qu’il faut attendre des hommes et du pouvoir des hommes. Pour la vraie délivrance, il faudra un autre signe…

C’est que les nations — c’est que l’Assyrie, dans le cas précis en Ésaïe, ne perçoit pas sa vocation comme celle d’un empire libérateur de l’insignifiante Judée ! Le salut du monde en viendra disent les prophètes ? Qu’est-ce que l’Assyrie en a cure ?! Les nations n’ont que faire de la promesse de Dieu — surtout si elle doit coûter de l’humilité… du repentir ! « On en a marre de se repentir » clament-elles tour à tour. « Engeance de vipères » répond en écho le Baptiste aux pseudo-repentis occasionnels : « qui vous a appris à fuir la colère à venir ? »


*


Jean à présent : voilà un prophète qui a bien mauvais caractère ! Après tout c’est lui-même qui prêche le repentir, qui invite les foules à venir confesser leurs péchés, d’urgence, avant le jugement ! Mais nous ne sommes pas tous le roi Hérode tout de même, ou un quelconque puissant de ce monde ! Mais Jean s’adresse aussi à tout un chacun — qui à son humble mesure peut aussi faire obstacle à la venue de celui qui est la lumière du monde. Il s’agit pour chacun de pouvoir entonner le chant de louange d’Ésaïe : « Je te rends grâce, SEIGNEUR, car tu étais en colère contre moi, mais ta colère s’apaise et tu me consoles ». Et pour cela de reconnaître la légitimité de cette colère pour chacun de nous : « engeance de vipères ». Car celui qui se voit sérieusement sous les traits d'une vipère est en bonne voie.

Précisément, il a bien vu. Et justement, il est toujours temps de produire du fruit de repentance, tout de suite. Pour cela, il faut recourir à la grâce, par la foi c’est-à-dire avec confiance, en fonction d'une désespérance de soi-même dans l'exil loin de Dieu. On ne voit que brouillard et désespérance. Effectivement tout cela est désespérant : je suis impur et pécheur, au milieu d’un monde pécheur, disait Ésaïe au début de la même prophétie (ch. 6) — le chaos menace ; malheur à moi. Il n’y a alors qu’un recours : repentir, retour à Dieu.

On voit aussi combien cela ne s’exige pas. Cela se fonde sur la prise au sérieux de la Loi de Dieu, qui révèle la culpabilité ; et qui met le doigt sur la cause de cet exil dont Dieu promet la fin dans le Messie — cause productrice du chaos contre lequel prophétisait Ésaïe.

C'est là ce que Jean le Baptiste nous invite à méditer : la justice sera établie, « les collines abaissées et les vallées comblées » ; c’est-à-dire : les fiers seront humiliés et les humbles seront relevés. La Loi est l'instrument de cette justice : qui la transgresse connaît le jugement dont l'exil loin de Dieu est déjà l'expression, jugement impitoyable. Or, tous la transgressent : « engeance de vipères » dit le Baptiste à ces enfants d'Abraham, qui ont tout pour être fiers de leur passé et refuser la « tyrannie de la repentance » — ce refus tant à la mode. Jean, lui, dit clairement qu'il n'y a ni excuse, ni exception face à cette exigence de prise au sérieux de la Loi, c’est-à-dire de repentir, de conversion, de retour à Dieu.


*


Alors s’annonce Noël ; qu’après celui du livre d’Ésaïe — c’était un signe ambigu celui-là — c’est d’un autre enfant qu’il devra être question pour que vienne la délivrance ; pour que la délivrance promise au milieu des tempêtes et des violences des nations, et de nos tempêtes et nos brouillards, vienne enfin — sur des chemins préparés par la repentance.

Revenons à Ésaïe : après l’avertissement contre le royaume du nord qui s’est allié à la Syrie contre la Judée et qui connaîtra les affres de l’invasion assyrienne, voilà pour le peuple du nord une grande promesse — qui vaut aussi pour la Judée : Ésaïe annonçait la réconciliation future autour d’un descendant de David, héritier du trône de Jérusalem. Promesse surprenante, concernant le peuple du nord, que cette annonce d’un grande lumière resplendissant sur lui — pour annoncer sa réconciliation avec la Judée de David. Dans la suite des temps, on se saisira de cette promesse pour y reconnaître la figure de Jésus.

Jésus, Galiléen — du nord donc — et fils de David à la fois… Où l’on a reconnu ce rameau de Jessé, le père de David, qui est donné à présent comme racine de la future réconciliation de tous autour de Jérusalem. Un roi juste en Judée sera la garantie de la paix universelle.

Il reste encore du chemin à parcourir. Le temps promis n’adviendra pas sans qu’il n’y ait eu, entre temps, bien des difficultés dues à la tortuosité des hommes, et contre lesquelles fulmine encore le Baptiste. Mais le jour de la justice pointe déjà. Une justice qui promeut ainsi la paix de loin en loin pour un rayonnement universel depuis la Judée et Jérusalem et son roi venu comme David, de Bethléem.

Mais — Philippiens 4, 4-7 : — « (5b) Le Seigneur est proche. (6) Ne soyez inquiets de rien, mais, en toute occasion, par la prière et la supplication accompagnées d’action de grâce, faites connaître vos demandes à Dieu. (7) Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus Christ. »

Après les épreuves — tant la menace des puissances et des empires, que de toutes les conséquences du péché, qui coûte tant de catastrophes ! — au-delà de ces temps difficiles, s’annonce dans le chant d’Ésaïe 12, un temps de consolation, un temps de paix et de bonheur. Un temps de réconciliation du peuple divisé, aussi, autour de la dynastie légitime restaurée à Jérusalem — cela pour le bien de toutes les nations :

Ésaïe 12 :
1 Tu diras, ce jour-là : Je te rends grâce, SEIGNEUR, car tu étais en colère contre moi, mais ta colère s’apaise et tu me consoles.
2 Voici mon Dieu Sauveur, j’ai confiance et je ne tremble plus, car ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR ! Il a été pour moi le salut.
3 Vous puiserez de l’eau avec joie aux sources du salut
4 et vous direz ce jour-là : Rendez grâce au SEIGNEUR, proclamez son nom, publiez parmi les peuples ses œuvres, redites que son nom est sublime.
5 Chantez le SEIGNEUR, car il a agi avec magnificence : qu’on le publie par toute la terre.
6 Pousse des cris de joie et d’allégresse, toi qui habites Sion, car il est grand au milieu de toi, le Saint d’Israël !


 

R.P.,
Antibes, 17 décembre 2006





11 décembre 2006

2e dimanche de l'Avent

 

 

 

 

LUMIÈRE POUR TOUTES LES NATIONS

  

 

 

 

 


 

Ésaïe 60, 1-11
1  Mets-toi debout et deviens lumière, car elle arrive, ta lumière: la gloire du SEIGNEUR sur toi s’est levée.
2  Voici qu’en effet les ténèbres couvrent la terre et un brouillard, les cités, mais sur toi le SEIGNEUR va se lever et sa gloire, sur toi, est en vue.
3  Les nations vont marcher vers ta lumière et les rois vers la clarté de ton lever.
4  Porte tes regards sur les alentours et vois: tous, ils se rassemblent, ils viennent vers toi, tes fils vont arriver du lointain, et tes filles sont tenues solidement sur la hanche.
5  Alors tu verras, tu seras rayonnante, ton cœur frémira et se dilatera, car vers toi sera détournée l’opulence des mers, la fortune des nations viendra jusqu’à toi.
6  Un afflux de chameaux te couvrira, de tout jeunes chameaux de Madiân et d’Eifa ; tous les gens de Saba viendront, ils apporteront de l’or et de l’encens, et se feront les messagers des louanges du SEIGNEUR.
7  Tout le petit bétail de Qédar sera rassemblé pour toi, les béliers de Nebayoth seront pour tes offices; ils monteront sur mon autel, ils y seront en faveur; oui, je rendrai splendide la Maison de ma splendeur.
8  Qui sont ceux-là? Ils volent comme un nuage, comme des colombes vers leurs pigeonniers;
9  oui, les îles tendent vers moi, vaisseaux de Tarsis en tête, pour ramener tes fils du lointain et avec eux leur argent et leur or, en hommage au nom du SEIGNEUR, ton Dieu, en hommage au Saint d’Israël, car il t’a donné sa splendeur.
10  Les fils de l’étranger rebâtiront tes murailles et leurs rois contribueront à tes offices, car dans mon irritation je t’avais frappée, mais dans ma faveur je te manifeste ma tendresse.
11  Tes portes, on les tiendra constamment ouvertes, de jour, de nuit, jamais elles ne seront fermées, pour qu’on introduise chez toi la troupe des nations et leurs rois, mis en colonne!


Luc 3, 2b-6
2b  La parole de Dieu fut adressée à Jean fils de Zacharie dans le désert.
3  Il vint dans toute la région du Jourdain, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés,
4  comme il est écrit au livre des oracles du prophète Ésaïe: Une voix crie dans le désert: Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.
5  Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées; les passages tortueux seront redressés, les chemins rocailleux aplanis;
6  et tous verront le salut de Dieu.

 

*


Les paroles d’Ésaïe que nous venons de lire sont données comme promesse après des épreuves terribles. La promesse prend toute sa signification un peu plus loin — Ésaïe 65, 17 : « voici que je vais créer des cieux nouveaux et une terre nouvelle ; ainsi le passé ne sera plus rappelé, il ne remontera plus jusqu’au secret du cœur. »

C’est cette parole que reprendra la 2e épître de Pierre (3, 10-13), écrivant :
« Le jour du Seigneur viendra comme un voleur, jour où les cieux disparaîtront à grand fracas, où les éléments embrasés se dissoudront et où la terre et ses oeuvres seront mises en jugement. Puisque tout cela doit ainsi se dissoudre, quels hommes devez-vous être ! Quelle sainteté de vie! Quel respect de Dieu ! Vous qui attendez et qui hâtez la venue du jour de Dieu, jour où les cieux enflammés se dissoudront et où les éléments embrasés se fondront ! Nous attendons selon sa promesse des cieux nouveaux et une terre nouvelle où la justice habite. »

Promesse adressée à tous les peuples dès Ésaïe, et que 2 Pierre rappelle face à la longueur de l’attente de la délivrance. L’épître renvoie au récit du déluge, pour dire que le déluge n’était pas, loin s’en faut, la dernière catastrophe. Ce temps-ci, au sens total du terme, le temps de l’histoire, notre temps, est catastrophique.

Ainsi, le peuple d’Ésaïe est présenté comme revenant d’un exil épouvantable. Les catastrophes ne manquent pas dans l’histoire, qui est marquée d’un manque, du manque de sa plénitude qui est dans la présence de Dieu. C’est cette plénitude que promet Ésaïe, que reprendra (c’est un exemple) 2 Pierre, à l’instar de tant de textes du Nouveau Testament et de l’Église ultérieure.

On reconnaît ainsi dans ce texte d’Ésaïe l’image traditionnelle — que l’Église reprendra comme un aspect de la venue des Mages (image qui n’est pourtant pas telle dans Matthieu — où on le sait il est question de Mage et non de rois). L’Église ultérieure y lira ce qu’Ésaïe annonçait comme temps de la plénitude de Dieu : l'accueil de toutes les nations et la valeur de toutes leurs cultures, de toutes leurs richesses.

Ainsi, de même le Psaume de ce jour, Ps 126 : « SEIGNEUR, retourne avec nos captifs, comme les torrents du Néguev.  Qui a semé dans les larmes moissonne dans la joie! Il s’en va, il s’en va en pleurant, chargé du sac de semence. Il revient, il revient avec joie, chargé de ses gerbes » (v. 4-6).

Plénitude des temps : c’est ainsi que les nations en Ésaïe sont le lieu d'où viennent les fils et filles de Sion exilés — en rapportant des richesses, avec la bénédiction de ces mêmes nations. Au point que sous un autre angle, les nations deviennent fils et filles de Sion, fournissent des fils et filles à Sion. Est-ce à cela que pensait Jean-Baptiste disant que Dieu peut susciter des enfants d'Abraham depuis les pierres ?

Deux vérités : Israël en exil parmi les nations, et Israël caché comme une partie des nations, révélées par la mission confiée par le Christ à l'Église. Ces deux vérités se recoupent et n'en font qu'une : Israël est une réalité spirituelle cachée depuis la fondation du monde, et l'histoire qui se développe depuis Abraham, à travers les exils et les exodes, est celle de la venue au jour de cet Israël caché, en Égypte, à Babylone, bien sûr, mais aussi en des lieux, aux extrémités de la terre, où apparemment l'Israël historique n'a jamais été exilé.

Ici, dans ce texte d'Ésaïe, au v. 6-7, globalement le Yémen, l'Arabie et l'Éthiopie actuelle, et au v. 9, l'Espagne. Dans Ésaïe, autant de lieux qui ne sont alors pas les lieux typiques de l'exil de l'Israël historique. Pourtant il y a dans tous ces lieux-là des fils et filles de Sion, exilés depuis la nuit des temps, depuis avant même l'existence de l'Israël historique.

Au-delà des enfants de la Sion historique, c’est le temps du rassemblement de tous les enfants de Sion, fils et filles cachés de la Jérusalem céleste — dont « les fils de l’étranger » (v. 11) ; ce temps annoncé par Ésaïe, est venu. "Allez, faites de toutes les nations des disciples", dira ainsi Jésus.

C'est là le fondement éternel de la mission, un mystère caché en Dieu depuis la fondation du monde, et dévoilé dans l'envoi des disciples aux nations par Jésus.

La consolation peut sembler vague, face à une détresse comme celle de nos jours ; en fait c’est la seule, mystérieuse, et d’une profondeur capable de couvrir toutes les détresses. Mais pas comme le monde le ferait !

« Le passé ne sera plus rappelé, il ne remontera plus jusqu’au secret du cœur », promet Ésaïe. Alors il apparaît que toute l'histoire est le déroulement d'un plan de Dieu, un plan secret, caché, se dévoilant (c'est le sens du mot "apocalypse", "dévoilement").

Tout est conçu en Dieu : c'est le vrai sens de cette doctrine prisée de la théologie réformée classique, qu'on appelle la prédestination, et qui n'a donc pas pour fonction de paralyser les initiatives des hommes, mais de les promouvoir. Aller à la rencontre de ce mystère éternel qui se dévoile par la mission : Dieu a des fils et filles cachés parmi toutes les nations, et qui doivent être dévoilés par le Christ, ramenés à Sion, à la Jérusalem céleste, portés sur les bras, triomphants, chargés de richesses, eux-mêmes richesse du Royaume.

Tandis que les ténèbres couvrent la terre, tandis que le brouillard de nos douleurs nous empêche encore de voir clairement ce mystère, la Jérusalem céleste est déjà rayonnante de cette lumière de Dieu, sa Gloire, le Christ, qui attire ses enfants, que leur résidence en toutes leurs nations a enrichis, pour que le Royaume de Dieu (et en signe dans notre temps, l’Église) soit riche de toutes leurs cultures, de toutes leurs couleurs, de toutes leurs légendes et traditions, de tous leurs chants.


*


Mais, pourrait-on dire à ce point, est-ce que cela ne ressemble pas à l’aspiration de tout empire ? S’accaparer les richesses de tous les peuples conquis ? Empire contre empire que cette espérance d’Ésaïe ?
Jérusalem contre Babylone ? Jérusalem contre la Perse ? Jérusalem contre Rome ? Si ce n’est que cela, l’espérance messianique est bien triste, non ? En fait, à bien y regarder, il en est tout autrement ! Il y a bien là le constat que le Royaume universel n’est pas celui de Babylone ou de Rome, effectivement.

Mais le Royaume messianique n’est pas simplement une alternative géographique, un changement de lieu de domination, Jérusalem contre Babylone ! Le changement est aussi un changement de contenu, un changement de fond. Tous les peuples amènent leur richesse non pas dans le cadre d’un pillage, comme pour les autres empires, depuis l’Antiquité jusqu’aux XXe et XXIe siècles, mais dans le cadre de la reconnaissance envers un libérateur, le Messie, qui du coup, non seulement ne pille pas les richesses des peuples, mais les fait fructifier et les multiplie pour les peuples.


*


La promesse d'Ésaïe est en marche. Ceux qui déjà se sont approchés de la Sion éternelle, de la Jérusalem céleste, portent les louanges du Seigneur de loin en loin, se font ses messagers, pour autant d'échos d'extrémités du monde en extrémités du monde.

Le Christ : pourquoi ce moment ? Parce qu'il dévoile cet aspect des choses : la présence de Dieu avec les hommes — lumière et parole éternelle devenue toute proche. Plein de l'octroi de notre pardon. Par la foi seule, on a accès à la Jérusalem céleste. Cela vaut pour tous, quelle que soit sa tradition, sa provenance, ses rites. Sur ce fondement de la mission universelle, le pardon, et le pardon réciproque de tout ce qu'est chacun, le pardon des fautes pour l'acceptation de ce qui nous paraît étrange. C'est ce qui fait que l'Église est ce qu'elle est — universelle.

Le plan de Dieu, le dévoilement de ce grand mystère se poursuit, et nous sommes encore invités à en être. Aujourd'hui à nouveau, Dieu nous accueille comme ses enfants, tous, d'où que nous soyons, par pure grâce, par don. Voici venu le temps du rendez-vous avec nous-mêmes, dans l'attente de la rencontre avec Dieu. Rencontrer Dieu: c'est se convertir, être capable de changement : « Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées ; les passages tortueux seront redressés, les chemins rocailleux aplanis. Et tous verront le salut de Dieu » (Luc 3, 5-6).
C'est au plus secret de nous-mêmes que se réalise l'inexprimable, la rencontre avec Dieu, la réconciliation avec Dieu.



R.P.
Vence, 10 décembre 06





 

04 décembre 2006

1er dimanche de l'Avent

 




 

« À toi, mon Dieu, mon cœur monte… »  





 





Psaume 25
1  De David.
SEIGNEUR, je suis tendu vers toi.
2  Mon Dieu, je compte sur toi ; ne me déçois pas ! Que mes ennemis ne triomphent pas de moi !
3  Aucun de ceux qui t’attendent n’est déçu, mais ils sont déçus, les traîtres avec leurs mains vides.
4  Fais-moi connaître tes chemins, SEIGNEUR ; enseigne-moi tes routes.
5  Fais-moi cheminer vers ta vérité et enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. Je t’attends tous les jours.
6  SEIGNEUR, pense à la tendresse et à la fidélité que tu as montrées depuis toujours !
7  Ne te souviens pas des péchés de ma jeunesse ni de mes révoltes ; Souviens-toi de moi selon ta bienveillance, À cause de ta bonté, SEIGNEUR.
8  Le SEIGNEUR est si bon et si droit qu’il montre le chemin aux pécheurs.
9  Il fait cheminer les humbles vers la justice et enseigne aux humbles son chemin.
10  Toutes les routes du SEIGNEUR sont fidélité et vérité, pour ceux qui observent les clauses de son alliance.
11  Pour l’honneur de ton nom, SEIGNEUR, pardonne ma faute qui est si grande !
12  Un homme craint-il le SEIGNEUR ? Celui-ci lui montre quel chemin choisir.
13  Il passe des nuits heureuses, et sa postérité possédera la terre.
14  Le SEIGNEUR se confie à ceux qui le craignent, en leur faisant connaître son alliance.
15  J’ai toujours les yeux sur le SEIGNEUR, car Il dégage mes pieds du filet.
16  Tourne-toi vers moi ; aie pitié, car je suis seul et humilié.
17  Mes angoisses m’envahissent ; dégage-moi de mes tourments !
18  Vois ma misère et ma peine, enlève tous mes péchés !
19  Vois mes ennemis si nombreux, leur haine et leur violence.
20  Garde-moi en vie et délivre-moi ! J’ai fait de toi mon refuge, ne me déçois pas !
21  Intégrité et droiture me préservent, car je t’attends.
22  O Dieu, rachète Israël ! Délivre-le de toutes ses angoisses !



Luc 21, 33
 :
« Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. »


 

*

 

Voici que nous entrons dans cette période de l’Avent, où nous nous préparons à nouveau à célébrer Noël en tout ce que cette fête signifie. Période qui commence comme chaque année avec cet avertissement. Toutes choses passeront, plus vite qu’on ne croit.

Alors nous sommes invités à veiller, pour savoir ce qu’est la seule chose qui ne passera pas, cette parole éternelle venue nous rencontrer à Noël : « Veillez donc et priez en tout temps, afin d’avoir la force d’échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme » (Luc 21, 36).

 

*


Nous entrerons cette année dans cet appel du 1er dimanche de l’Avent par la méditation du Psaume de ce jour, le Ps 25. Comment participer dès aujourd’hui à cette éternité de la parole qui ne passera pas, venue parmi nous à Noël.

Pour entrer dans ce Psaume, voyons donc ce qu’il dit en son premier sens. Que dit-il dans le contexte proposé au premier verset ? — Que le roi David est entouré de traîtres. C’est un peu le destin normal d’un chef politique.

Face à cela, ce qui peut faire la faiblesse du roi attaqué, ce sont ses fautes éventuelles. Que font ses ennemis ? Ils lui lâchent au train une troupe de paparazzis ou autres fouilleurs d’arrière-boutiques pour le discréditer. Quel homme en position de pouvoir ne connaît pas cela ? Deux exemples contemporains connus :

On a tous entendu parler de l’affaire des relations d’une stagiaire de la Maison Blanche et d’un Président américain, où un juge peu scrupuleux — à force de vouloir l’être trop ! — est allé fouiller les poubelles jusqu’à dévoiler au su et au vu de tous que le Président des États-Unis avait trompé sa femme, et jusqu’à le convaincre de mensonge puisqu’il s’est efforcé de nier un temps — pour, a-t-il expliqué ensuite, protéger sa famille.

David, on le sait, a connu une situation similaire, pire même en un sens, puisque non seulement il a séduit la femme d’un autre, mais pour écarter le mari, un de ses généraux, il l’a exposé sur le champ de bataille de sorte qu’il a été tué — je précise, parlant de David, qu’il ne s’agit pas, pour cet exemple, du sujet du Psaume 25 : il n’est pas sûr que ce Psaume 25 fasse allusion à cela.

Mais, pour le parallèle avec le Président des États-Unis : concernant David, quant à cet adultère doublé d’un quasi-meurtre, il a eu la chance d’avoir affaire, lui, à un prophète discret, le prophète Nathan. Il n’en a pas moins été traité par lui très sévèrement et David a dû s’humilier devant Dieu comme il le méritait. Et a avoué amèrement sa faute devant Dieu. On va voir combien cela est important.

Deuxième exemple dans l’actualité récente : les mésaventures du maire de Toulouse, accusé faussement de toutes les turpitudes et scandales. Faussement, mais, à l’appui des médias friands de ce genre de discrédit porté sur un homme public, tous l’ont cru. Imaginez la force d’appui que cela aurait pu donner à ses adversaires politiques.

Revenons à David : le roi sera d’autant plus accessible à ses ennemis, à ceux qui le trahissent, qu’ils auront « du grain à moudre » comme on dit — fût-ce un tissu de faussetés. Comme c’est le cas dans le Ps 25.

Mais, et c’est là la leçon importante du Psaume, quand les accusations sont fausses, que fait David ? Il demande à Dieu de le pardonner ! Non pas pour les péchés qu’il n’a pas commis, et dont on l’accuse à tort pour mieux l’abattre, pour mieux de trahir ; mais pour ce qu’il est un homme en proie à la faiblesse : si on l’accuse à tort, il ne prétend pas pour autant être l’agneau qui vient de naître. Il n’en sait que mieux le danger auquel il est exposé.

Et il ne présume pas de ses forces propres.

Il ne s’appuie donc pas sur son innocence, pourtant réelle en l’espèce, mais sur la fidélité de Dieu, qui s’est allié avec lui, et dont il n’a pas trahi l’alliance, contrairement à ses ennemis tapis dans l’ombre pour l’abattre.

Et quelle est cette alliance ? L’alliance royale bien sûr — il y fait allusion, selon laquelle son trône subsistera parce que Dieu en est garant. Mais aussi l’alliance qui nous concerne tous, scellée avec Abraham, l’Alliance de la foi, de la fidélité de Dieu, qui ne laisse pas tomber celui qui compte sur lui, et de la confiance qu’on peut lui faire.

*


Voilà qui vaut pour chacun de nous : je suis d’autant plus faible que je suis loin de Dieu. Ce qui fait de moi la proie de toutes les attaques. Derrière les ennemis de David, on peut imaginer tout ce qui peut nous séparer de Dieu — autant de figures, comme les ennemis de David, de celui que le Nouveau testament appelle l’ « ennemi de nos âmes ».

Alors la prière, le Psaume, commence par : « à toi mon Dieu, mon cœur monte » et termine par : « délivre-moi, ne me déçois pas », avant la louange finale : Dieu a exaucé cette prière.

Auprès de Dieu est la vie : monter vers Dieu est recevoir la vie, loin de lui, sont tous dangers. Oui en moi je suis faible, susceptible de pécher, de me laisser abattre par mes ennemis, mon ennemi. Et cela je le reconnais : combien de fois m’est-il arrivé de succomber, et de devenir ainsi la proie de ceux qui veulent me séparer de Dieu, rompre l’Alliance.

Alors, pardonne les péchés de ma jeunesse, — c’est-à-dire éventuellement ceux d’hier matin —. Et garde-moi de présumer de mes forces, et de croire que je puisse me mettre moi-même à l’abri du péché. Dès aujourd’hui je me place devant toi tel que je suis.

Et, « montre-moi, Seigneur la route, qui seule conduit à toi. »

Nous voilà donc entre l’élévation vers Dieu — et l’éloignement de Dieu, qui conduit au péché, et nous laisse en proie à tous les dangers, et à toutes les attaques injustes de l’ennemi qui veut nous abattre, et qui peut être parfois tout à fait personnalisé — voir les exemples mentionnés d’entrée : les gens en vue s’exposent aux attaques, mais pas eux seuls. La haine gratuite, ça existe ! Et rappelons-nous que nous sommes porteurs d’une parole qui dérange, et vaut persécution. Rappelez-vous : « heureux serez-vous lorsqu’on dire de vous toute sorte de mal à cause moi ».

Face à cela est la montée de notre cœur vers Dieu, qui est notre seul abri.

Et déjà ce seul tournement vers Dieu, cette conversion, est le salut, l’entrée sur le chemin de vérité et de vie, quels que soient les dangers, risques, les tentations, etc.


*


Et à ce point le Psaume a été lu dans l’histoire de l’Église comme parlant du Christ.

« Fais-moi connaître tes chemins, SEIGNEUR ; enseigne-moi tes routes. Fais-moi cheminer vers ta vérité et enseigne-moi, car tu es le Dieu qui me sauve. Je t’attends tous les jours. » (v. 4-5)

Cf. Jean 14, 4-6 : « "
Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin." Thomas lui dit: "Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin?" Jésus lui dit: "Je suis le chemin et la vérité et la vie. Nul ne va au Père si ce n’est par moi." »

Les Psaumes ont été lus dans l’histoire de l’Église comme parlant du Christ en ce sens que Jésus s’est identifié aux pécheurs.

Il a fait siennes nos prières, en faisant sienne notre humanité. Et ça, c’est le message de Noël. Le juste, parole éternelle qui ne passe pas, est devenu l’un de nous, un homme mortel. Selon les termes de l’Épître aux Hébreux (4:15) : « Nous n’avons pas, en effet, un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses ; il a été éprouvé en tous points à notre ressemblance, mais sans pécher. »

Cela au point de faire siennes nos prières, nos Psaumes tout humains, à un point qui nous choque lorsque dans les Psaumes où nous croyons reconnaître le Christ — on en arrive à des confessions de péché et des demandes de pardon. Mais ce n’est plus le Christ cela, pensons-nous naturellement !

Eh bien en un sens, si, c’est lui. Non pas qu’il aurait péché lui-même ! — mais qu’il a fait siennes les conséquences de nos fautes. Et que donc, il confesse notre faute, nos fautes, en solidarité avec nous.

Il a fait siennes toutes nos limites, jusqu’à notre mortalité. Il a fait siens nos deuils : il a pleuré la mort de Lazare. Il a fait sienne notre humanité au sens le plus précis. Comme nous, il est devenu un individu, cet individu, appartenant à ce moment de l’histoire — né sous César Auguste, crucifié sous Ponce Pilate — ; appartenant à ce peuple, le peuple juif, préparé comme peuple de l’Alliance et donc peuple premier de Dieu. Cela aussi Jésus le fait sien jusqu’au bout ! Nous l’avons entendu avec l’histoire de la femme syro-phénicienne. Et bien, c’est comme cela, qu’il nous sauve. Celui qui est la parole éternelle, qui a fondé le monde et connaît tous les méandres de nos vies a emprunté un chemin, celui de l’Alliance qui va d’Abraham au Royaume. Et il contraint cette femme à le confesser en ses termes à elle, parlant pour sa part de miettes, comme il nous y contraint tous.

Comme il le dit d’une autre façon à une autre femme, la Samaritaine, en devenant cet homme, membre du peuple juif d’où vient le salut pour tous les hommes de tous les peuples. Héritier de l’Alliance royale scellée avec David : nous venons de le lire : « ses
enfants après lui auront la terre en partage ». Et ses enfants, particulièrement, en cet enfant particulier qui est le chemin, le Christ. « Montre-moi, Seigneur, la route qui seule conduit à Toi » priait le Psaume de David.

Il est entré en nos chemins pour devenir notre chemin, chemin de vérité en qui seul est la vie. Faisant dès lors de la prière du Psaume celle de notre salut. Une prière où il est aussi question de miettes. Miettes en effet que ma justice : on m’accuse à tort, certes, prie le Psalmiste ; cela dit, mon salut n’est pas dans ma justice, mais dans la fidélité de Dieu à son Alliance. Ma justice n’est rien, elle n’est certes que miette, petit commencement.

L’ennemi est celui qui voudrait me déstabiliser à cause de cela et me séparer de mon seul soutien, de ma seule assurance : Dieu m’a rejoint dans mon chemin, et m’a ainsi montré le chemin, la vérité et la vie. C’est la bonne nouvelle que nous attendons à Noël : Dieu venu tout petit dans nos petits cheminements. Alors « à toi mon Dieu mon cœur monte ! »

  

 

R.P.
Antibes, culte "central" 
Antibes-Cagnes-Vence
3 décembre 2006

  
 



Psaume 25,
Traduction Clément Marot 1543,
adaptée par Marc-François Gonin (éd. Vida 1998) :

I

 

1 À Toi, mon Dieu, mon cœur monte,
2 En Toi mon espoir est mis ;
Dois-je tomber dans la honte
Au gré de mes ennemis,
3 Jamais on n'est confondu
Quand sur Toi l'on se repose ;
Mais le méchant est perdu,
Car c'est à Dieu qu'il s'oppose.

II

 

4 Montre-moi, Seigneur, la route
Qui seule conduit à Toi ;
Fais-moi dépasser le doute,
Et progresser dans la foi.
5 Car enfin j’ai reconnu
Ta vérité évidente ;
En Toi, Dieu de mon salut
Est chaque jour mon attente.

III

 

6 Seigneur si fidèle, pense
Que tu montras en tout temps
La miséricorde immense
À laquelle je m’attends.
7 Mets loin de ton souvenir
Les péchés de ma jeunesse,
Et daigne encor me bénir,
Seigneur, selon ta promesse.

IV

 

8 Dieu, très juste et véritable,
Est aussi plein de pitié ;
Il ramène le coupable
Sur le bon et droit sentier.
9 Il prend le pauvre homme en main,
Vers la justice il l'oriente.
Il enseigne son chemin
À l'âme pauvre et souffrante.

V

 

10 Fidélité, bienveillance
Sont les sentiers du Seigneur
Pour qui garde l'alliance
En fidèle adorateur.
11 Hélas, Seigneur Dieu parfait,
Pour l'amour de ton Nom même,
Pardonne-moi mon forfait
Car c'est une faute extrême.

VI

 

12 Est-il quelqu'un à vrai dire
Cherchant Dieu sincèrement ?
L'Eternel pour le conduire
Parle au cœur du vrai croyant.
13 Il peut reposer la nuit
La paix est son héritage
Et ses enfants après lui.
Auront la terre en partage,

VII

 

14 Dieu révèle ses pensées
À ceux qui l’aiment vraiment ;
Il les leur fait voir tracées
Au long se son testament.
15 Quant à moi tous mes regards
Se dirigent vers sa face,
Il me sauve sans retard
Du filet où l’on m’enlace.

VIII

 

16 Jette enfin sur moi la vue,
Je suis seul et humilié ;
Que ta pitié soit émue,
Les hommes sont sans pitié.
17 Hélas, je sens empirer
De jour en jour ma détresse.
Seigneur, viens me délivrer
De ce fardeau qui m'oppresse.

IX

 

18 Fais sur moi briller ta face,
Vois ma peine et mon souci.
J'ai péché! Seigneur, efface
Tout le mal que j'ai commis.
19 Vois les ennemis qui sont
Contre nous en si grand nombre ;
Tu sais la haine qu'ils ont,
Combien l'avenir est sombre !

X

 

20 Préserve de toute embûche
Ma vie, et délivre-moi
De peur que je ne trébuche.
Alors que j'espère en Toi.

21 Que la simple intégrité
Qui convient aux tiens me serve.
22 Sauve Israël ; ta bonté
Seule, ô Seigneur, le conserve.



 

 

27 novembre 2006

À l'approche de Noël

 

 

 

 

 

Noël : de l’éternité à la crèche

 

 

 

 

 



 

Dieu est très proche de nous, nous sommes loin de lui. Alors il s’est approché de nous : c’est Noël.


*


Un chrétien anglican du XXe siècle, C.S. Lewis, l’auteur de Narnia, a écrit un essai qui s'appelle « Le Mythe devenu Fait ».

À Noël, le mythe devient réalité. Qu’est qu’un mythe ? — C’est une histoire imaginaire qui porte des vérités. Le mythe de Noël le plus connu est celui du Père Noël. Qu’est-ce qu’il dit ce mythe ? — Qu’il est possible de donner secrètement et gratuitement, par amour.

Nous avons entendu il y a un mois, un autre mythe, intitulé « le Mythe de la Caverne », écrit par Platon : un homme venu de la lumière descendait dans la nuit d’une caverne pour y porter la lumière aux hommes dans la nuit.

Ce mythe est devenu réalité à Noël : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne meure pas, mais qu’il ait la vie éternelle » (Jean 3, 16). C’est le grand cadeau de Noël. Dans la nuit de notre hiver — pensez à l’hiver perpétuel du mythe de Narnia — descend celui qui est la lumière du monde.

Un chrétien célèbre qui vivait aux IV-Ve siècles, connaissait bien les livres de Platon. Ce chrétien s’appelait Augustin, plus connu comme saint Augustin.

Voici ce qu’écrit Augustin — Confessions, livre VII, ch. 9 — :
« Dans plusieurs livres platoniciens, j’ai lu, non en propres termes, […] "qu’au commencement était la Parole ; que la Parole était en Dieu, et que la Parole était Dieu; qu’elle était au commencement en Dieu, que tout a été fait par elle et rien sans elle : que ce qui a été fait a vie en elle ; que la vie est la lumière, des hommes, que cette lumière luit dans les ténèbres, et que les ténèbres ne l’ont point comprise." Et que l’âme de l’homme, "tout en rendant témoignage de la lumière, n’est pas elle-même la lumière, mais que la Parole de Dieu, Dieu lui-même, est la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde ;" et "qu’elle était dans le monde, et que le monde a été fait par elle, et que le monde ne l’a point connue. Mais qu’elle soit venu chez elle, que les siens ne l’aient pas reçue, et qu’à ceux qui l’ont reçue elle ait donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu, à ceux-là qui croient en son nom ;" c’est ce que je n’ai pas lu dans ces livres. J’y ai lu encore : "Que la Parole-Dieu est née non de la chair, ni du sang, ni de la volonté de l’homme, ni de la volonté de la chair ; qu’elle est née de Dieu." Mais "que la Parole se soit faite chair, et qu’elle ait habité parmi nous (Jean, I, 1-14)," c’est ce que je n’y ai pas lu. »

À présent, en Jésus, à Noël, le mythe est devenu fait.

Le même Augustin pourra alors dire : « Deus intimior intimo meo » — ce qui veut dire : Dieu est plus proche de moi que je ne suis proche de moi-même.

Dieu est très proche de nous, nous sommes loin de lui. Alors il s’est approché de nous : c’est Noël.



 

R.P., KT, Antibes, 25.11.06





13 novembre 2006

L'offrande de la veuve

  



 

"Elle a donné plus
que tous les autres..."
 





 



Marc 12, 35-44
35  Prenant la parole, Jésus enseignait dans le temple. Il disait: "Comment les scribes peuvent-ils dire que le Messie est fils de David?
36  David lui-même, inspiré par l’Esprit Saint, a dit: Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Siège à ma droite jusqu’à ce que j’aie mis tes ennemis sous tes pieds.
37  David lui-même l’appelle Seigneur; alors, de quelle façon est-il son fils?" La foule nombreuse l’écoutait avec plaisir.
38  Dans son enseignement, il disait: "Prenez garde aux scribes qui tiennent à déambuler en grandes robes, à être salués sur les places publiques,
39  à occuper les premiers sièges dans les lieux de culte et les premières places dans les dîners.
40  Eux qui dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement, ils subiront la plus rigoureuse condamnation."
41  Assis en face du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l'argent dans le tronc. De nombreux riches mettaient beaucoup.
42  Vint une veuve pauvre qui mit deux petites pièces, quelques centimes.
43  Appelant ses disciples, Jésus leur dit: "En vérité, je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc.
44  Car tous ont mis en prenant sur leur superflu; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu'elle possédait, tout ce qu'elle avait pour vivre."


 *

 
« Assis vis-à-vis du tronc, Jésus regardait comment la foule y mettait de l'argent ». Voilà de quoi comprendre concrètement comment Jésus dérange. Imaginez Jésus en train de se pencher sur le panier d'offrandes et de regarder combien vous mettez ! Eh bien, c'est exactement ce qui se passe au moment de l'offrande ! Jésus est vivant, il est au milieu de nous, son regard s'abaisse sur nous. Et il nous le rappelle : « Ton Père qui voit dans le secret » voit aussi le secret de ton aumône (Mt 6:4).

Prenons toutefois garde à ne pas faire de ces textes des armes à culpabiliser en en déplaçant le sens. Ceux à qui s'en prend Jésus sont ceux qui font de l'exhibition en s'arrangeant pour que tous sachent combien ils sont pieux et quelle belle offrande ils donnent : « ils ont déjà leur récompense », nous dit-il. Et il donne en exemple la veuve — c’est-à-dire à l’époque, sans ressources financières — qui vient de mettre quelques piécettes ; elle veuve spoliée, finalement, en quelque sorte, par les donneurs de leçons de piété, en ce sens qu’elle donne en fait beaucoup, puisque cela empiète sur son nécessaire, son minimum vital : « gardez-vous des scribes... ils dévorent les maisons des veuves et font pour l'apparence de longues prières. Ils subiront une condamnation particulièrement sévère » (v.38, 40). Et ils font, aussi « pour l'apparence », de belles offrandes (c'est qu'ils ont les moyens, contrairement à la veuve) : ils ont déjà leur récompense. C'est contre cela que Jésus intervient : pour toi « que ton offrande se fasse dans le secret », « que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite », ce qui ne signifie pas un retour à la case départ ! Jésus lui-même, n'en regarde pas moins dans le panier d'offrandes, mais lui seul.


*


Il faut, pour éclairer le propos, se rappeler le sens précis du mot « aumône » dans la tradition biblique. Le terme traduit ainsi renvoie au mot hébreu signifiant « justice ». L'aumône devient la restitution d'un équilibre qui a été rompu. La richesse, sous l’angle où elle est productrice de déséquilibres, est mal notée par les auteurs bibliques. Nous avons trop facilement tendance à tempérer leurs propos en distinguant plus ou moins arbitrairement bonne et mauvaise richesse. En fait la richesse devient mauvaise, si elle n'est pas purifiée par l' « aumône », par la justice, qui corrige le déséquilibre qu’elle produit naturellement, puisqu’il est dans sa nature de croître exponentiellement (voir la parabole des talents). Et c’est même en cela qu’elle est signe de bénédiction ! Mais à terme cela mène au déséquilibre si ce n’est pas purifié par l’ « aumône » qui ne signifie rien d’autre que la « justice ».

C'est pourquoi il est abusif que l'on trouve dans nos traductions de la Bible des introductions de paragraphes nous annonçant, par exemple : « la parabole de Lazare et du mauvais riche » ! Ce faisant, on nous laisse loisir de ne pas en percevoir le message : nous sommes de bons riches n'est-ce pas ? Le texte parle du riche tout court.

Ne pas le voir est pour nous tout simplement une façon subtile de nous masquer qu'il est un certain déséquilibre, accepté, jugé normal ou fatal, mais qui relève tout simplement du péché. « Malheur à ceux qui ajoutent champ à champ » criait le prophète — ce qui est pourtant censé être signe de bénédiction ! Exemple concret, pourtant, de la liberté devenant celle du plus fort d'opprimer le plus faible. Où l'accumulation des uns spolie les autres.

La question que pose la Bible à travers la dénonciation de l'accumulation a pris de nos jours la taille d'un problème qui atteint des proportions internationales aux conséquences considérables, internationales elles aussi.

Exemple : nous savons que nos villes et les écoles que fréquentent nos enfants sont des lieux de vente de drogue. Quel rapport, me direz-vous ? Eh bien, le voici : de nombreux pays du sud sont endettés au point de devoir consacrer l'essentiel de leurs ressources au remboursement des intérêts de leur dette, cela au déficit de leurs dépenses de santé ou d’éducation par exemple. Combien le poids de la dette entraîne-t-il de morts ? Combien d’illettrisme avec ses conséquences funestes à long terme ? Le rapport avec la drogue dans nos rues ? — me direz-vous. Eh bien c'est que — ce n’est pas un scoop — pour certains paysans d'Amérique latine par exemple, ou d’Asie, l'offre des cartels de la drogue leur proposant d'employer leurs champs à cet effet ressemble à une solution. Non que ce soit une excuse ! Mais c’est une vraie tentation. Et le produit de leur récolte se retrouve dans les cours de nos écoles. Voila comment un usage abusif du droit des plus riches fait retour de plein fouet. « Remets-nous nos dettes comme nous remettons à nos débiteurs », prions-nous.

Tout cela est troublant, certes. Et c'est tout simplement la réalité de  notre monde. Alors, que faire ? En premier lieu, dans la Bible, la richesse nous est accordée par Dieu comme à ses gestionnaires. La terre lui appartient à lui. Sur la terre, chacun ses dons. Celui qui a plus a en quelque sorte le don de gestionnaire. C'est-à-dire que ce qu'il a reçu lui a été donné pour le service d'autrui, pour contribuer à ordonner les choses selon un équilibre dont la perte nous mène tous ensemble au malheur.

Et l’Église dans tout cela ? Avec ce récit d’offrande de la veuve… Eh bien c’est que l’institution du Temple en son temps, l'Église ensuite, ont été données au monde aussi comme instrument de rééquilibrage ; et ça se vérifie souvent concrètement.
 

*


Revenons-en donc aux scribes et à la veuve. Cela pour dire que, l'habitude de la transgression aidant, les plus faibles en viennent à penser que leur situation relève de la fatalité, et qu'elle est donc normale et légitime. Peu de doutes pour la veuve que la richesse exorbitante de ses prochains riches — les choses et la loi de l'argent étant ce qu'elles sont —; peu de doutes pour elle que, finalement, il n'y a là que fruit de justice et de sain labeur. Et la voilà qui peut-être admire les belles offrandes, ces gouttes dans la mer de leur aisance, qui dépassent son minimum vital à elle.

Si la Bible prévoit la même contribution pour tous — en pourcentage : la dîme ; sa dîme à elle, ses quelques centimes, la dîme de ce qu'elle a pour vivre semble peu.

Et pourtant non seulement ses quelques centimes ne sont pas moins que la grosse dîme de ceux qui sont plus aisés — et qui ne sont pas mauvais pour autant — ; mais, dit Jésus, ces quelques centimes sont plus ! Car, on l’a entendu, ils portent atteinte à son nécessaire ; leur grosse dîme à eux, qui est proportionnellement équivalente, et qui est apparemment, et numériquement, bien plus impressionnante, n'atteint en fait que leur superflu.

Aussi, pas de quoi pavoiser en faisant l'aumône — à savoir la justice — ! Pas de quoi pavoiser, pour les scribes, au moment de l'offrande. Au mieux, elle est normale. À l’instar de la dîme qui relevait de la Loi, en vue donc, de la restitution naturelle d'un équilibre déstabilisé — par le péché ; — « vous aurez toujours les pauvres avec vous », rappelle Jésus. (Et l’aumône biblique est à l’origine de nos modernes caisses de sécurité sociale et de solidarités diverses.) Pas de quoi s'enorgueillir donc, d'un geste dont le fruit n’est, le cas échéant, que restitution d’une infime partie de ce qui fait la pauvreté des veuves. Autant de raisons pour lesquelles Jésus réclame le secret de l'offrande. Dieu sait et voit. C'est là l'usage légitime de la Loi : pas pour se faire valoir.

Cela dit, l'offrande, si elle doit être secrète, n'en est pas moins institution divine. Il ne faudrait pas déduire de ce que Jésus peste contre l'offrande des exhibitionnistes du portefeuille que la dîme et la pratique de l'aumône, de « la justice », sont abolies. Mise au secret n'est pas abolition.

Une des voies est peut-être encore et à nouveau le sens de la gratuité qui nous échappe si facilement, d’autant plus que nous vivons dans le monde du profit à tout prix. Où il s’agit d'apprendre à ne pas faire du profit l'idole de nos vies, le Mammon qui nous prive de la vraie liberté. Simple test : notre prière est-elle digne d'une interruption de notre travail ?

Où il est question de l’Évangile qui libère de la peur de manquer. Et où la culpabilisation n’arrange évidemment rien, et est sans doute révélatrice d’un problème assez commun.

Ce problème est que dans ce domaine-là, dont on ne parle pas, et donc, où l’Évangile de la libération et du pardon passe peu. Il s’agit de l’avarice comme captivité, fruit d’une peur, d’un manque de foi.

En ces termes : « Dieu pourvoira-t-il à mon lendemain ? Alors au cas où, je m’assure moi-même, je thésaurise ». Or, voilà une attitude assez commune. Qui n’a pas été l’attitude de la veuve. Et donc Jésus loue aussi sa rareté : elle n’a pas craint de donner de son nécessaire. Cela contre l’attitude assez commune de thésauriser que l’on pardonne donc peu aux autres. L’avarice suscite peu la compassion, et pourtant elle est souffrance.

C’est ce qui me fait dire que l’Évangile du pardon libérateur est peu passé dans ce domaine. On a peu reçu de pardon sur un domaine où l’on a peu confessé, et où donc on pardonne peu. « Celle à qui il a été beaucoup pardonné a beaucoup aimé », dit ailleurs Jésus, d’une autre femme.

C'est peut-être là la source de l'offrande, du don : recevoir le don, le pardon, de Dieu pour notre manque de foi, qui nous fait — et thésauriser, et être sévères sur la pingrerie des autres, qui n’est jamais qu’une autre captivité qui demande aussi libération !

Où il s’agit de découvrir une autre richesse, juste celle-là : « Apportez la dîme... mettez-moi ainsi à l'épreuve, dit Dieu, et vous verrez si je n'ouvrirai pas pour vous les écluses du ciel, si je ne déverse pas sur vous la bénédiction au-delà de toute mesure » (Ml 3:10).
 

*


Pour illustrer ce texte et terminer sur une note encourageante, voici une petite histoire rapportée il y a quelques années par un pasteur de ce qui était alors l'Allemagne de l'Est (Richard Wurmbrand) : « un rabbin avait mis de côté 200 pièces d'or comme dot de sa fille pour le jour où elle se marierait. Il avait un serviteur, qui quelque temps avant le mariage de la jeune fille, partit ouvrir un petit commerce dans une ville voisine. Comme le jour du mariage de sa fille approchait, le rabbin ouvrit le tiroir pour en retirer les pièces d'or. Et voici qu'elles avaient disparu. Les soupçons de la famille se portèrent sur le serviteur devenu commerçant. Le rabbin avait pourtant confiance en son ancien serviteur. Mais sur l'insistance de ses proches, il alla le trouver et lui dire les soupçons qui pesaient sur lui. Le serviteur ne protesta pas et il dit : c'est bien moi le voleur, et donna 200 pièces d'or au rabbin, ce qui réduisit ses économies à zéro. Mais voilà que quelque temps après, on découvrit le vrai voleur. Le rabbin retourna donc voir son ex-serviteur pour lui demander des explications. Celui-ci lui répondit : "J'ai vu votre tristesse et celle de votre fille. J'étais prêt à vous donner tout mon argent pour compenser la perte, mais je savais que vous n'accepteriez pas ce sacrifice de ma part. C'est pourquoi je me suis fait passer pour le voleur". Le rabbin le bénit et dit : "Que Dieu vous récompense de cet acte en vous donnant de grandes richesses, ainsi qu'à vos descendants". » C'est là une histoire vraie nous dit le pasteur qui la rapporte ; le serviteur du rabbin s'appelait Rothschild.

« Voir s'ouvrir les écluses des cieux », telle est la promesse que Dieu fait à qui ouvre son cœur et ce qui le recouvre... la veuve de l’histoire est alors bien plus riche qu’on ne croit, bien plus riche que les scribes…


 

R.P.,
Vence, 12 novembre 2006




 

08 novembre 2006

Philo-Sophia - programme 2006-2007





Le Cercle
Philo-sophia


Place Sophie Laffitte - Salle BERENY
le vendredi, entre 12h15 et 13h45



Président Fondateur :
Vincent-Paul TOCCOLI
Bureau : - direction :
Jean-François MATTEI
- programmation : Eve DEPARDIEU
- intervenants :
Bruno Giuliani, Roland POUPIN, Elie-Léo GUEZ, Pierre GOUIRAND, Vincent-Paul TOCCOLI, Eve DEPARDIEU.
CONTACT : evedepardieu@aol.com
04.93.13.01.45





OCTOBRE 2006 – JUIN 2007 : VENDREDI, 12h15-13h45, place Sophie LAFFITTE, salle BERENY, SOPHIA-ANTIPOLIS.

- 13/10/06 Séance d'ouverture avec Eve DEPARDIEU
- 20/10/06 Bruno GIULIANI
L'éthique ou la philosophie du bonheur, des origines à nos jours

- 10/11/06 Roland POUPIN
La république survivra-t-elle aux colonies ? I – 1492-1685
- 24/11/06 Elie-Léo GUEZ
Construction d'une échelle des valeurs pour construire un coaching spirituel

- 1/12/06 Pierre GOUIRAND
Philoxénologie, la théorie de l'accueil
- 8/12/06 Vincent-Paul TOCCOLI
De l'insolence : nécessité de la question permanente
- 15/12/06 Eve DEPARDIEU
Nos représentations, en crise ? I – Etats Généraux

- 22/12/06 Elie-Léo GUEZ
Approche mystique de la sagesse hébraïque (la Kabbale) et son rapport avec le développement de la conscience morale

*****************************************************

- 12/01/07 Vincent-Paul TOCCOLI
De l'exigence : nécessité de la transgression permanente

Dans le cadre : modifications récentes du programme annoncé :

19/01/07

Bruno GIULIANI

SPINOZA précurseur de la révolution scientifico-éthico-politique à venir

26/01/07

Eve DEPARDIEU

Nos représentations, en crise ? II - Entre apparences et illusions

 

 

 

 2/02/07

Pierre GOUIRAND

Xénopraxie : la pratique de l'accueil

 9/02/07

Vincent-Paul TOCCOLI

De la frugalité : la nécessité de l'indifférence pratique

16/02/07

Robert MATHIS

TEILHARD de CHARDIN : hominisation et/ou mondialisation ?

*23/02/07

 

 

 

 

 

16/03/07

Pierre GOUIRAND

Le Royalisme



- 23/03/07 Vincent-paul TOCCOLI
Du songe : la nécessité de l'impossible
- 30/03/07 Roland POUPIN
La république survivra-t-elle aux colonies ? II – 1794-1802

- 13/04/07 Roland POUPIN
La république survivra-t-elle aux colonies ? III – 1848-1931

- 4/05/07 Elie-Léo GUEZ
Introduction à la logothérapie, l'analyse existentielle de Victor FRANCKL

- 11/05/07 Elie-Léo GUEZ
La question du sens et de l'éthique dans l'entreprise
- 25/05/07 Roland POUPIN
La république survivra-t-elle aux colonies ? IV – 1945-2006

- 1/06/07 Vincent-paul TOCCOLI
De l'illusion : la nécessité de la profanation et du blasphème

- 8/06/07

- 15/06/07 Séance de clôture-bilan avec Eve DEPARDIEU




 

06 novembre 2006

"Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu."






Le cœur de la Loi
et la proximité du Royaume de Dieu
 











Marc 12, 28-34
28  Un scribe s’avança. Il les avait entendus discuter [de la résurrection] et voyait que Jésus leur avait bien répondu. Il lui demanda: "Quel est le premier de tous les commandements?"
29  Jésus répondit: "Le premier, c’est: Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur;
30  tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force.
31  Voici le second: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là."
32  Le scribe lui dit: "Très bien, Maître, tu as dit vrai: Il est unique et il n’y en a pas d’autre que lui,
33  et l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices."
34  Jésus, voyant qu’il avait répondu avec sagesse, lui dit: "Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu." Et personne n’osait plus l’interroger.


*  


« Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices » a dit le scribe à Jésus.

Où le scribe a-t-il trouvé cela ? — : Le Talmud annonce que dans le Royaume de Dieu, les sacrifices seront abolis — sauf le sacrifice d’action de grâce ; action de grâce adressée à Dieu. Or qu’est-ce qui nourrit l’amour ? L’action de grâce ! En effet, si vous voulez aimer, demandez-vous le bien que vous recevez de qui vous voulez aimer. Si vous entretenez les récriminations, vous allez finir par trouver celui ou celle contre qui vous récriminez désagréable ! Rendez grâce, c’est-à-dire, comptez les bienfaits — vous connaissez le cantique — vous obtiendrez l’effet inverse : comment aimer Dieu ? Vous connaissez la réponse…

Reprenons le texte au début : « un scribe s’avança. Il les avait entendus discuter et voyait que Jésus leur avait bien répondu. Il lui demanda: "Quel est le premier de tous les commandements?" »

De quoi « les » a-t-il entendus discuter ? Jésus vient de discuter avec les Sadducéens de la résurrection des morts ; et donc du Royaume de Dieu, dans la perspective du scribe — Royaume dans lequel pour le scribe subsiste, comme seul sacrifice, l’action de grâce. D’où la question du scribe à Jésus. Rien d’anodin en tout cela. Il veut aller un peu plus loin quant à savoir ce qu’en dit Jésus, de ce Royaume. Ou n’y a-t-il que théorie dans son discours ?

Et voilà donc Jésus en plein accord avec les scribes. Ce qui ne devrait pas nous surprendre : il est question ici du fond des choses. Point de désaccord à ce niveau.

Il est question du texte du Deutéronome qui est au cœur de la foi juive : le « Sh’ma Israël » qui est l’appel fondateur, énoncé quotidiennement, écrit symboliquement sur la main, le front, les portes de la maison. Point de discussion évidemment là-dessus.

Quant au second commandement, qui lui est semblable, il est lui aussi au cœur de la Torah, Lévitique 19, 18, au cœur d’un passage qui commence par « vous serez saints, car je suis saint, moi, le Seigneur, votre Dieu » (Lv 19, 1).

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », littéralement « pour ton prochain comme pour toi-même », est donc naturellement perçu par les scribes comme central — au point qu’en Luc (ch. 10), ce n’est pas Jésus qui énonce le double commandement comme ici, mais un scribe. Et ici, on voit donc qu’il n’y a pas débat. Le scribe interroge Jésus pour savoir s’il est bien au courant, dans le foisonnement des préceptes de la Torah (on sait que Maimonide, au XIIe siècle, en dénombrera 613) — de ce qui en est le cœur.

Chérir Dieu de tout son cœur, c’est-à-dire du fond de son être ; de toute son âme ou, autre traduction, de toute sa vie ; de toute sa pensée, ou intelligence — ce qui rend non seulement vaine, mais impie cette idée selon laquelle un croyant serait censé faire abstraction de son intelligence ! Non, l’intelligence est appelée à être cultivée, ce qui demande un vrai travail certes, un effort, qui permet de soupçonner de paresse intellectuelle cette façon de dire que ce qui concerne Dieu devrait être simple, pour ne pas dire simpliste. L’amour de Dieu est commandé aussi à notre pensée. Forme intense de prière, où la prière est aussi prière de l’intelligence, combat intellectuel, travail sérieux de la raison appliquée à tous les domaines, la méditation de la Loi, des Écritures, et des événements où Dieu se dévoile ; y compris la méditation de la création de Dieu, car comment chérir Dieu de toute son intelligence, sans le louer dans la contemplation, la recherche étendue à toute sa création, bref, la science… Et tout cela, cet amour de Dieu, se vit avec toute sa force — autre traduction : tous ses moyens. Tu chériras le Seigneur ton Dieu de tous tes moyens, y compris, naturellement, financiers. Ce qui se comprend tout seul : comment peut-on prétendre aimer le Nom de Dieu, et s’arranger pour le faire passer pour mesquin, doté d’institutions qui vivotent, d’une Église qui vivote, a fortiori quand on est dans une société d’abondance…

Où aussi, l’idée devient naturelle que le second commandement est semblable au premier. Dieu, on ne le voit pas, on ne prononce même pas son Nom. Aussi, on le chérira dans ce qui le représente : on cherche Dieu avec son intelligence en étudiant ce qui parle de lui dans sa création et sa Loi.

On chérira Dieu donc, dans ce qui le représente, et en premier lieu celui que Dieu place proche de nous, le prochain, cet être humain fait selon son image.

Comment prétendre aimer Dieu qu’on ne voit pas si l’on n’aime pas le prochain, le frère, que l’on voit ? demandera la 1ère épître de Jean (1 Jn 4, 20). C’est ainsi que Paul, lui, résume toute la loi à cette seconde partie : « la Loi tout entière trouve son accomplissement en cette unique parole : tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Galates, 5, 14).

En tout cela, Jésus et le scribe qui l’interroge sont d‘accord. Et Jésus va aller un peu plus loin, avec cette sentence qui fait que « personne n’osait plus l’interroger » : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu », dit-il au scribe sur la base de ce qu’il professe son accord avec lui sur le cœur de la Loi. Parole centrale de notre texte : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu ».


*


Qu’est-ce à dire que cette sentence de Jésus — « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » — et l’effet — « personne n’osait plus l’interroger » — qu’elle a sur ses auditeurs ?

C’est que Jésus s’inscrivant dans l’espérance pharisienne du scribe, quant au cœur de la Loi au jour du Royaume : subsiste l’action de grâce — Paul le dit en ces termes : une seule chose demeure : l’amour — ; Jésus est en train de dire tout simplement que le Royaume s’est approché : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu » n’est point ici une parole banale !

Où on regarde forcément Jésus d’une façon particulière : « personne n’osait plus l’interroger » !

Allons un peu plus loin. Comment en est-on arrivé à cela dans la réflexion juive ? À ce sur quoi Jésus et le scribe s’accordent : « Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices ».

Eh bien c’est là un fruit de la prière de l’intelligence (tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ton intelligence).

Un fruit de la réflexion priante suite à l’événement de l’exil, dès 587 av. J.C., cette perte de souveraineté d’Israël, et de la destruction du Temple, perte, alors provisoire, de la possibilité de sacrifier. Cette perte deviendra définitive en 70 — jusqu’au Royaume où subsiste comme seul sacrifice, la seule action de grâce.

Le retour de l’exil de 587 à Babylone laissera le pays sous la souveraineté de la Perse, puis des divers empires, malgré quelques moments de résistance glorieux comme sous les Grecs. Mais pas de réintégration totale et définitive de la souveraineté. Plus de royaume (et surtout pas en 1948, avec la création d’un État laïque d’Israël !). Plus de royaume, au point que Jean-Baptiste annonce encore, au temps romain, la fin de l’exil (qui n’a donc pas vraiment eu lieu) et la venue du Royaume. Au point qu’au début du livre des Actes des Apôtres, les disciples interrogent encore le Ressuscité sur le jour de la restauration du Royaume d’Israël !

Il n’y aura pas de reprise de souveraineté politique au nom de Dieu d’un État, ni a fortiori d’une Église ! C’est l’erreur des chrétientés médiévales byzantine et latine (auxquelles l’islam d’alors a emboîté le pas) que d’avoir cru le contraire. La suzeraineté politique a été retirée au peuple de Dieu en 587, et ne sera pas ré-octroyée. (Il n’est pas inutile de souligner cela en ce dimanche de l’Église persécutée : nul n’a le pouvoir ni le droit de dire un délit d’opinion, et a fortiori de poursuivre, de persécuter, pour un délit d’opinion !)

La dynastie légitime alliée avec Dieu, celle de David, trouve son dernier représentant dans le Messie, seul souverain du Royaume de Dieu, Roi-prêtre selon l’ordre de Melchisédech, selon l’Épître aux Hébreux citant le Psaume 110. Un Royaume dont la Loi est inscrite dans les cœurs, et qui n’a donc pas d’institutions pénales d’un État souverain, comme avant 587. En 587, ce domaine de la Torah prend fin.

Les auteurs du Nouveau Testament, à l’instar des scribes pharisiens, ont tiré eux aussi cette conséquences qui s’imposent de la perte de souveraineté politique et du royaume d’Israël : pas de royaume, jusqu’à la venue du Royaume du Messie. Cela le scribe le sait. Les auditeurs de ce dialogue aussi. Et voilà que Jésus affirme que le Royaume s’est approché : « "Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu." Et personne n’osait plus l’interroger. »

La dynastie sacerdotale, elle, qui s’est maintenue pendant le premier exil à Babylone, a repris ses fonctions après le retour de Babylone. Le Temple a été rebâti. Il est encore en activité à l’époque du Nouveau Testament — géré par la caste sacerdotale des Sadducéens. Ce second Temple, on le sait, sera détruit, comme l’annonçait Jésus, en 70, par les Romains.

Alors disparaîtront, et la dynastie sacerdotale des Sadducéens (qui viennent d’interroger Jésus sur la résurrection), et les sacrifices — reste l’action de grâce. Le domaine sacrificiel sacerdotal de la Torah prend fin en 70 — étant désormais au seul pouvoir du Roi-prêtre selon Melchisédech. Ici a eu lieu la fin de ce temps, annoncée par Jésus pour sa génération.

De la Loi qui ne passera pas jusqu’à ce que passent les cieux et la terre, subsiste alors, jusqu’à la venue des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, sa dimension morale, sous tous ses angles, selon tous les usages que l’on en peut faire. En son cœur, l’action de grâce, où s’établit l’amour pour Dieu. Subsiste donc cet essentiel de la Loi énoncé ici par le scribe et Jésus, et où l’amour du prochain est le cœur d’un code révélé de sainteté : « tu aimeras pour ton prochain comme pour toi-même », c’est-à-dire : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse, fais a autrui ce que tu voudrais qu’il te fasse ».

Bref, le Royaume s’est approché, et que dit Jésus au scribe ? — « "Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu". Et personne n’osait plus l’interroger » !

Avec ce texte — qui suit immédiatement celui où Jésus enseigne ce qu’il en est de la résurrection, dont il est l’initiateur —, on comprend à quel point il annonce que le Royaume s’est approché ; Royaume de la résurrection déjà advenue au milieu de nous, et dont la règle est l’inscription de la loi dans les cœurs. Oui décidément le scribe n’est pas loin du Royaume de Dieu, et de sa promesse : « vous serez saints car je suis saint ».

Le Royaume est au milieu, au-dedans de vous, sa règle est résumée par l’Épître aux Hébreux (9, 16-20), citant le prophète Jérémie (ch. 33) : « Voici l’alliance par laquelle je m’allierai avec eux après ces jours-là, a déclaré le Seigneur : mes lois, c’est dans leurs cœurs et dans leur pensée que je les inscrirai, et de leurs péchés et de leurs injustices je ne me souviendrai plus. Or, là où il y a eu pardon, on ne fait plus d’offrande pour le péché. Nous avons ainsi, frères, pleine assurance d’accéder au sanctuaire par le sang de Jésus. Nous avons là une voie nouvelle et vivante, qu’il a inaugurée à travers le voile, c’est-à-dire dans sa chair. »

 

R.P.,
Antibes, 5 novembre 2006